Peut-on imaginer, dans un avenir pas si lointain, un État qui investirait dans une « clean room » IA pour refaire tous les logiciels dont il a besoin ?
Il pourrait même refaire tous ceux qu'il a achetés et qui ne marchent pas comme ils devraient et qui rendent la vie quotidienne de ses citoyens misérable parce qu'ils sont lourds, faits sans passion, sans vision et sans exigence d'exécution.
Aujourd'hui, ce rêve semble impossible. Et pourtant, une équipe vient de refaire toute la suite Adobe, fonctionnalité par fonctionnalité, en utilisant ce procédé, et de la publier gratuitement en open source sur GitHub.
Le procédé dont on parle, c'est celui de la clean room. C'est ce qui a permis à Compaq de refaire le BIOS de l'IBM PC et de lancer le premier clone. IBM aura tout essayé pour l'empêcher, mais le système a été super bien pensé.
Cette histoire a d'ailleurs inspiré la première saison de Halt and Catch Fire, qui en explique en détail le procédé.
La fabrique d'un clone
La série se passe au début des années 80 à Dallas, dans la Silicon Prairie, qui était historiquement l'autre endroit où la tech s'est développée aux États-Unis. Joe MacMillan, un ancien d'IBM, convainc l'ingénieur Gordon Clark de démonter un IBM PC dans son garage. Gordon lui explique que presque tout, dans cette machine, est fait de composants off the shelf, des pièces courantes. Une seule puce appartient vraiment à IBM, celle qui contient le BIOS, le petit programme qui fait démarrer l'ordinateur. C'est la seule chose qui a de la valeur. Les deux hommes en décodent le contenu à la main, valeur après valeur, dans un classeur. Puis Joe prévient lui-même IBM, pour forcer son employeur, Cardiff Electric, à se lancer dans la fabrication d'un clone PC.
Évidemment, les avocats d'IBM débarquent en force et Cardiff n'a plus qu'une issue : faire réécrire ce BIOS par quelqu'un qui n'a jamais vu le code d'IBM et qui n'a aucun lien avec l'entreprise. Ce sera Cameron Howe, une jeune punk, étudiante en informatique. On l'installe ensuite dans une pièce à part, la fameuse clean room, où elle code seule un BIOS alternatif.
Gordon, qui a lu le code, n'a plus le droit de se trouver dans la même pièce qu'elle, et il est interdit à Cameron d'ouvrir le classeur.
Le précédent Compaq
La scène s'est directement inspirée de ce qui s'est fait en vrai chez Compaq. En février 1982, Rod Canion, Jim Harris et Bill Murto, trois cadres de Texas Instruments, quittent leur employeur pour fonder leur société. Ils veulent construire un ordinateur portable compatible avec l'IBM PC. Leur problème est celui de la série : le BIOS. IBM a en réalité publié le code dans sa documentation, mais un ingénieur qui l'avait lu ne pouvait plus le réécrire sans exposer l'entreprise à un procès.
Compaq recrute alors les meilleurs avocats en propriété intellectuelle qu'elle peut trouver et sépare le travail en deux. D'un côté, on lit le code d'IBM et on rédige la spécification de chaque fonction. De l'autre, des ingénieurs qui n'avaient jamais vu ce code écrivent un nouveau BIOS à partir de cette seule spécification.
L'opération coûte environ un million de dollars et plusieurs mois de travail. Le Compaq Portable est annoncé en novembre 1982. Pour sa première année de vente, l'entreprise en écoule 53 000 et réalise 111 millions de dollars de chiffre d'affaires. Aucune start-up n'avait atteint aussi vite les 100 millions.
En 1984, Phoenix Technologies commercialise à son tour un BIOS écrit en clean room et le vend aux autres fabricants de clones. Le PC devient un standard que tout le monde peut fabriquer. IBM, qui n'en a plus le contrôle, fera une grosse bêtise. Relancer un nouveau PC avec un bus propriétaire incompatible avec son PC et un nouveau système baptisé OS/2.

Microsoft fait semblant de soutenir IBM, puis s'alliera avec les clones d'IBM pour développer Windows.
Revenons à aujourd'hui. Pendant longtemps, le logiciel acheté était protégé par le copyright et par le fait qu'on ne pouvait pas lire le code source. L'IA a rendu cette protection obsolète.
Tout va devenir open source
C'est ce qu'a expliqué Eric Raymond, car c'est lui qui m'a fait découvrir qu'une copie complète d'Adobe avait été construite en open source.
Raymond, l'auteur de La Cathédrale et le Bazar et l'une des figures historiques de l'open source, a signalé il y a quelques jours le travail de Brandon Thomas, un ancien ingénieur de Square.
Avec son projet ArtCraft, il a mis en ligne en deux jours sept logiciels gratuits et open source qui reprennent un par un les grands produits d'Adobe :
- PhotoCraft pour Photoshop
- VectorCraft pour Illustrator
- FilmCraft pour Premiere
- LightCraft pour Lightroom
- EffectCraft pour After Effects
- DesignCraft pour InDesign
- PdfCraft pour Acrobat

Il dit les avoir fait écrire par Claude Opus 5.5, le modèle d'Anthropic, et il ne cache pas sa motivation : Adobe lui a facturé plusieurs fois des frais de résiliation et il ne l'a jamais pardonné.
PhotoCraft n'est pas encore capable de remplacer Photoshop, le projet reconnaît lui-même qu'il s'agit d'une version alpha. Mais les calques, les masques et les fichiers PSD fonctionnent déjà, et surtout chaque commande peut être pilotée directement par un agent IA.
Reste la question des brevets, dont Adobe possède des milliers et contre lesquels la clean room ne protège pas.
Mais Brandon Thomas ne s'est pas arrêté à Adobe. Quelques jours plus tard, il a publié de la même façon trois clones de Microsoft Office, eux aussi en version alpha :
- WordCraft pour Word
- GridCraft pour Excel
- DeckCraft pour PowerPoint
Autodesk et d'autres logiciels vendus par abonnement pourraient suivre. À ceux qui lui reprochent de faire du logiciel vibe codé, Brandon Thomas répond qu'il sait coder et qu'il a quinze ans d'expérience comme ingénieur.
Eric Raymond, qui avait annoncé que Microsoft et Excel seraient les suivants, y voit bien plus qu'une affaire de compatibilité : « He's attempting to break the entire enshittified business model that produced them. »
Il essaie de casser tout le modèle économique merdifié qui a produit ces outils.
Une révolution en cours ?
Un éditeur ne distribue quasiment jamais son code source. Il distribue une version compilée, illisible pour un humain, et cette opacité a longtemps été sa meilleure protection, parce que comprendre un programme compilé puis le réécrire demandait des équipes entières et des années de travail.
Avec l'IA, ce coût s'effondre, puisqu'un modèle sait désormais lire un programme compilé aussi bien qu'il sait le réécrire.
Raymond pense d'ailleurs que Photoshop a d'abord été décompilé, puis transformé en spécification avant d'être confié à un modèle. Rien ne le confirme, et ArtCraft affirme n'avoir utilisé que des sources publiques, mais dans les deux cas c'est un dilemme que l'industrie n'avait pas encore imaginé arriver aussi vite.
Tout s'accélère ces derniers jours. Le site de jeux vidéo Kotaku raconte qu'en deux semaines, des centaines de jeux et d'émulateurs décompilés par IA sont apparus de nulle part, tout cela parce que Claude Opus 5.5 est extrêmement bon pour décompiler. Halo, GTA Vice City, Call of Duty Black Ops ou The Simpsons Hit and Run tournent maintenant dans un simple navigateur web, et le journaliste qui les a essayés reconnaît, à contrecœur, que certains fonctionnent parfaitement.
Les avocats de Take-Two ou de Microsoft peuvent bien envoyer des mises en demeure et faire retirer ces versions. Mais si elles ont été aussi faciles et rapides à fabriquer, qu'est-ce qui empêchera quelqu'un d'en refaire une le lendemain ? Kotaku parle d'un jeu du chat et de la souris sur la propriété intellectuelle comme on n'en avait pas vu depuis les DVD piratés.
Ce n'est pas de la clean room : ici, le code d'origine est décompilé et réutilisé directement, et c'est pour cela que les éditeurs peuvent faire retirer ces versions. Mais cela montre qu'un programme compilé n'est plus illisible.
Et n'importe qui peut désormais s'y mettre.
Un outil open source qui s'appelle REA, pour Reverse Engineer Anything, est devenu l'un des projets qui montent le plus vite sur GitHub, avec plus de 80 000 étoiles. On le branche sur Claude Code, Codex ou Cursor, on lui donne une application dont on n'a pas le code source, et l'agent décrit son fonctionnement, fonction par fonction, puis livre le logiciel dans le langage de son choix.
À partir du moment où garder son code secret ne protège plus rien, il n'y a plus vraiment de raison de le garder secret. Si Adobe devait perdre l'exclusivité du logiciel, il lui resterait quand même tout ce qui n'est pas du code, le Creative Cloud, les polices, les modèles génératifs et les habitudes de millions de professionnels.
Mais on pourrait aller encore plus loin et se demander si on ne peut pas recoder tout un pays.
Recoder la France ?
Est-ce qu'on peut réécrire, avec cette méthode, le code qui tourne dans les administrations et services publics en France en un an ?
A-t-on encore besoin de dépenser des centaines de millions d'euros pour faire du logiciel souvent assez mal écrit ?
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