🔮 Carnet cannois : cinĂ©ma, IA et paris crĂ©atifs

🔮 Carnet cannois : cinĂ©ma, IA et paris crĂ©atifs
A Cannes pour une série de conférences sur l'IA et le cinéma

Je suis Ă  Cannes pour quelques jours, dans le cadre de mon autre activitĂ©, qui est le nouveau studio de production cinĂ©matographique The Media Company, que j’ai cofondĂ© avec Didier Lupfer et Édouard Boccon-Gibod. J’en reparlerai prochainement si cela vous intĂ©resse.

Comme vous le savez, le cinĂ©ma est entrĂ© dans une mutation incroyablement complexe. D’un cĂŽtĂ©, la crise Ă©conomique oblige quasiment tout le monde Ă  se tourner vers des films plus conventionnels, avec des budgets restreints. Et en mĂȘme temps, en raison d’une crise morale et intellectuelle, les plus gros succĂšs — Ă  savoir Adolescence, Severance, coĂ©crite par mon amie, la trĂšs talentueuse Wei-Ning Yu, et Ă©videmment Andor — ont dĂ©montrĂ© que le public veut et plĂ©biscite des sĂ©ries extrĂȘmement exigeantes et complexes.

Le meilleur de Star War depuis l'Empire contre attaque.

Dans un monde de plus en plus complexe — et c’est d’ailleurs la raison pour laquelle j’ai lancĂ© Cybernetica — les gens ne veulent surtout pas se contenter de choses simples. Ce n’est pas une question rhĂ©torique, mais un simple rĂ©flexe anxieux : nous nous obligeons Ă  rationaliser ce qu’il se passe, avant parfois de l’approfondir.

Autrefois, la presse et la tĂ©lĂ©vision jouaient ce rĂŽle, notamment Ă  travers les Ă©ditorialistes. Qu’on soit d’accord ou non, ils savaient pointer l’essentiel, ce qui nous obligeait Ă  rĂ©flĂ©chir. Aujourd’hui, la tĂ©lĂ©vision remplit de nombreuses fonctions, mais elle n’est plus vraiment un espace pour cela.

Ce qui a, en grande partie, remplacĂ© la critique politique aujourd’hui, ce sont les comĂ©diens et les artistes, notamment aux États-Unis. Des one-man-shows qui sont, pour ĂȘtre honnĂȘte, les seuls Ă  vĂ©ritablement s’en emparer. Mais il y a aussi le cinĂ©ma. Et ce qui est fascinant, c’est que le cinĂ©ma — et en particulier les sĂ©ries — n’a jamais Ă©tĂ© aussi politique. Qui aurait cru que Andor, une sĂ©rie dĂ©rivĂ©e de l’univers Star Wars, Ă©voluerait vers une telle densitĂ© politique ? Elle montre la fabrique d’un monstre, l’Empire, Ă  travers des personnages totalement dĂ©passĂ©s par la machine de mort qu’ils contribuent malgrĂ© eux Ă  faire tourner. Ce projet, rappelons-le, est produit par Disney. Disney qui, d’ailleurs, panique aujourd’hui, car le succĂšs d’Andor est si massif qu’elle n’a aucune sĂ©rie intelligente en rĂ©serve pour en assurer la relĂšve.

L’équivalent d’Andor pour le cinĂ©ma, c’est Ă©videmment Le Brutaliste. J’ai eu la chance, hier, d’échanger avec l’un de ses coproducteurs. Ce qui me fascine, et que je soulignais durant notre discussion, c’est que parfois, un seul geste audacieux peut reconfigurer tout un secteur. Le succĂšs d’un film comme Le Brutaliste dĂ©passe largement celui d’une Ɠuvre isolĂ©e : c’est le triomphe d’un choix Ă©ditorial courageux, dans un paysage de plus en plus normĂ©, voire aseptisĂ©. C’est affirmer qu’un film capable de dĂ©fier les codes, les formats, et les logiques industrielles peut non seulement exister, mais aussi rencontrer son public. Et Ă  partir de lĂ , il devient bien plus qu’un objet artistique : il agit comme un rĂ©vĂ©lateur, une force qui oblige l’ensemble du systĂšme Ă  se repositionner, Ă  repenser ses standards, ses rĂ©cits et ses modĂšles.

À peine arrivĂ© Ă  Cannes, j’ai vu Ă  quel point le cinĂ©ma est confrontĂ© Ă  des contraintes nouvelles, mais aussi Ă  une vĂ©ritable opportunitĂ© de transformation.

Dans le monde du cinĂ©ma et de l’intelligence artificielle, mise Ă  l’honneur comme vous l’imaginez, deux grandes approches coexistent.

La premiĂšre consiste Ă  crĂ©er un nouveau cinĂ©ma, entiĂšrement fondĂ© sur l’IA.

Mathieu Lorrain, avec qui j’ai eu l’occasion d’échanger — quelqu’un que j’apprĂ©cie et que j’observe avec beaucoup d’intĂ©rĂȘt — est le visage crĂ©atif de DeepMind. Ce qu’il explique est passionnant : la technologie change, mais les fondamentaux restent. Il dit que l’histoire demeure la constante dans un monde en pleine disruption. Les belles histoires, les bonnes histoires.

Une des questions que j’ai posĂ©es lors du panel, et qui nous touche tous, est la suivante : pourquoi et comment, dans un monde oĂč l’on peut reprompter — c’est-Ă -dire demander Ă  ChatGPT-3.0 de retrouver les prompts originaux utilisĂ©s par les artistes, pour ensuite reproduire leurs Ɠuvres Ă  l’identique — ou les faire Ă©voluer — la qualitĂ© de ce que l’on voit risque-t-elle de stagner ? Il deviendra trĂšs difficile d’innover, d’ĂȘtre rĂ©ellement diffĂ©renciant, dans un monde oĂč tout devient normĂ© et copiĂ©.

Ce qui est certain, c’est que le monde de la publicitĂ© s’est dĂ©jĂ  emparĂ© de ces outils. Et une publicitĂ© de trente secondes produite par l’IA, avec quelques concessions visuelles mineures, est dĂ©jĂ  une rĂ©alitĂ©.

Attention : faire un film avec l’IA requiert Ă©normĂ©ment de temps. Kevin Abosch, l’un des pionniers du domaine, Ă©tait prĂ©sent Ă  Cannes avec son film Shitcoin, que je n’ai malheureusement pas pu voir. Il m’a expliquĂ© par le passĂ© qu’il construisait ses propres modĂšles, et que, fondamentalement, la clĂ© de tout ce qui se fait dans ce domaine rĂ©side dans la crĂ©ation de modĂšles personnalisĂ©s.

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Google, avec sa nouvelle suite crĂ©ative autour de Veo 2, semble vouloir devenir la plateforme cloud GenAI sur laquelle les studios passeront dĂ©sormais l’essentiel de leur vie de production.

Mon sentiment est que l’IA, aujourd’hui, mesurĂ©e en tokens, est extrĂȘmement coĂ»teuse. Et si l’on la mesure en coĂ»t mensuel facturĂ© Ă  l'utilisateur, on se rend compte que Google, Runway et les autres doivent investir massivement car tout est dĂ©ficitaire. D’un cĂŽtĂ©, il y a les utilisateurs semi-professionnels, qui expĂ©rimentent avec ces outils dans un cadre crĂ©atif contraint, et qui iront jusqu’au bout de leurs crĂ©dits — mais rarement au-delĂ , faute de budget. De l’autre, les professionnels, que les plateformes espĂšrent sĂ©duire avec des accords-cadres sur plusieurs films, en misant sur leur capacitĂ© Ă  dĂ©penser des fortunes en tokens pour industrialiser la production.

La deuxiĂšme approche — celle sur laquelle nous nous appuyons — consiste Ă  intĂ©grer l’IA au cƓur du processus de fabrication d’un film, dĂšs la phase de prĂ©production.

Dans un monde sous contrainte financiĂšre et temporelle, cela permet de faire des choses incroyables.

Depuis six mois, nous avons mis en place, au sein du studio, une mĂ©thode de travail complĂštement nouvelle. Elle est largement inspirĂ©e de ce que je fais dans le cadre de mes recherches avec Cybernetica, une newsletter que je rĂ©dige seul, mais avec l’aide d’une quinzaine d’agents intelligents — une sorte de Central Intelligent Agentics — qui parcourent le web en permanence.

Pour nos films, l’IA nous permet d’aller au bout de la proposition crĂ©ative. On peut imaginer des prĂ©visualisations, des scĂšnes, et surtout, un vĂ©ritable travail collaboratif dĂšs le dĂ©part entre le rĂ©alisateur, le scĂ©nariste, l’équipe du film et l’intelligence artificielle. Utiliser l’IA pour co-brainstormer est, Ă  mon avis, fascinant — et encore largement sous-exploitĂ©.

Quelqu’un l’a trĂšs bien rĂ©sumĂ© : dans le monde de l’IA, soit elle est utilisĂ©e comme un outil, soit elle est considĂ©rĂ©e comme une collaboratrice. Pour ma part, c’est cette seconde approche qui m’intĂ©resse. Une collaboration avec des intelligences crĂ©atives remarquables ou l'on autorise l’IA Ă  proposer des idĂ©es.

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Cannes m’avait invitĂ© Ă  prendre la parole sur tous ces sujets, mais je me considĂšre encore en phase d’apprentissage. J’ai prĂ©fĂ©rĂ© Ă©couter les diffĂ©rents points de vue sur l’IA.

Alors oui, la question, aujourd’hui, c’est d’apprendre Ă  maĂźtriser ces outils. Mais pour revenir Ă  ce que je disais plus tĂŽt : s’en servir uniquement pour prolonger des narratifs ou des visions du monde dĂ©jĂ  normĂ©s, ce serait passer Ă  cĂŽtĂ© de leur vĂ©ritable potentiel.

Ce que j’attends de l’IA dans le cinĂ©ma, ce n’est pas qu’elle disrupte pour disrupter, ou qu’elle bouscule le marchĂ© pour le plaisir de le bousculer. Ce que j’attends, c’est qu’un film fait avec elle — pleinement, lucidement — vienne, lui, changer les rĂšgles du jeu. Comme The Brutalist l’a fait. Comme Andor. Comme tous ces projets nĂ©s de paris incompris, que personne n’attendait, et qui, une fois sortis, rejoignent immĂ©diatement le panthĂ©on des meilleurs films.

Pour les quelques jours Ă  venir, je continuerai Ă  ĂȘtre rĂ©veillĂ© par le bruit des vagues le matin. Une expĂ©rience que j’avoue trĂšs agrĂ©able. Si vous ĂȘtes membre de Cybernetica Ă  Cannes, Ă©videmment, un meetup s’impose. Sinon, on se retrouve trĂšs vite pour une prochaine newsletter.

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