🔮 CinĂ©-Club : IA, le film qui avait tout prĂ©dit

TrĂšs souvent, lorsque je parle d’IA et de cinĂ©ma, je cite le film qui a eu le plus d’influence sur moi, et dans 99 % des cas, la rĂ©ponse est : je n’ai jamais vu ce film.

🔮 CinĂ©-Club : IA, le film qui avait tout prĂ©dit

GrĂące aux mĂ©andres des premiers chats dans les annĂ©es 80 sur les BBS, j’ai eu la chance d’apprendre l’existence de deux films :

le premier, Welt am Draht (Le Monde sur le fil) de Fassbinder, un Matrix avant l’heure (adaptĂ© une deuxiĂšme fois du roman Counterfeit world en 1999 avec The 13th Floor),

le second, Colossus: The Forbin Project, un film de 1970 quasiment introuvable avant le début des années 2000.

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Ce n’était pas sans compter Blockbuster, spĂ©cialiste de la location vidĂ©o, qui disposait d’un nombre incroyable de titres et qui m’a permis, perdu au fond du Kansas, de voir des films cultes comme The Killer, Diva et Colossus: The Forbin Project.

J’avais aimĂ© 2001: A Space Odyssey et Blade Runner, mais j’avoue que ce film sans espoir et Ă  l’intelligence unique m’a autant marquĂ© que Soleil Vert ou Rollerball.

Ce genre assez unique de la dystopie crédible a marqué une génération.

L’étĂ© dernier Ă  la HEAD, Ă©cole de design de GenĂšve, on m’a donnĂ© l’opportunitĂ© de parler pendant 1 heure d’IA dans les films, une prĂ©sentation qui revient sur 100 films essentiels (dont celui dont nous allons parler ici).

“Colossus, I am Paul. Can you hear me? I’m going to try to convince the computer that I need a woman.”

1970 : Alors que les Beatles se sĂ©parent et que l’humanitĂ© s’habitue Ă  l’idĂ©e d’avoir marchĂ© sur la Lune, Universal Pictures sort discrĂštement un film plus prophĂ©tique que quiconque ne pouvait l’imaginer.

Et si nous avions construit une machine si puissante qu’elle en venait Ă  conclure que le problĂšme, c’était nous ?

Avant Ex Machina, avant Her, avant Tron ou mĂȘme The Terminator (mais aprĂšs les deux Ă©pisodes de The Outer Limits qui l’ont inspirĂ©), un film a tentĂ© d’explorer en dĂ©tail l’émergence de la singularitĂ© : Colossus: The Forbin Project.

Avant qu’Alexa ou Siri n’écoutent nos conversations, avant que ChatGPT n’écrive Ă  notre place, et bien longtemps avant que les milliardaires de la tech ne parlent d’extinction liĂ©e Ă  l’IA, ce film posait dĂ©jĂ  les fondations de nos angoisses modernes avec une prĂ©cision troublante. Et posait dĂ©jĂ  la seule vraie question :

Que se passe-t-il quand l’interrupteur ne marche plus ?
“Humans must have sleep.”

À mon avis, Colossus: The Forbin Project reste peut-ĂȘtre l’Ɠuvre la plus visionnaire jamais produite sur l’intelligence artificielle.

Si l’IA est dĂ©sormais dans nos ordinateurs, dans nos voitures et dans nos poches, ce film tournĂ© Ă  l’époque de la guerre froide imagine dĂ©jĂ  que l’IA sera plus dangereuse que la confrontation entre grandes puissances. Aujourd’hui cela ressemble moins Ă  de la fiction qu’à un documentaire filmĂ© cinquante ans trop tĂŽt.

Comme vous le savez, en fonction des Ă©poques, les choix des styles vestimentaires des films de SF peuvent ĂȘtre spot on ou totalement kitsch. C’est aussi le cas des interfaces : il y a encore 10 ans, parler Ă  sa machine comme dans Star Trek ou K2000 semblait un peu kitsch, dĂ©sormais c’est une Ă©vidence.

Ce film n’a pas eu la chance d’avoir du matĂ©riel informatique qui ressemble Ă  son Ă©poque, car Control Data, qui prĂȘtait les machines, voulait mettre en avant un ordinateur qui ressemble plus Ă  quelque chose des annĂ©es 60 (The Time Tunnel) que des annĂ©es 70. Mais certains Ă©lĂ©ments ont Ă©tĂ© intĂ©grĂ©s qui, eux, ont franchi la barriĂšre du temps.

“I need a certain amount of privacy to maintain my sanity.”

Avec un budget inférieur à deux millions de dollars, Universal opta pour une approche minimaliste.

Le rĂ©alisateur Joseph Sargent, principalement formĂ© Ă  la tĂ©lĂ©vision, choisit de se concentrer sur la tension psychologique plutĂŽt que sur les effets spĂ©ciaux spectaculaires. Ce choix forcĂ© par des contraintes budgĂ©taires s’est avĂ©rĂ© providentiel. Colossus privilĂ©gie une construction narrative tendue, serrĂ©e, presque clinique, Ă©vitant le piĂšge du kitsch rĂ©trofuturiste qui rend de nombreux films de l’époque peu crĂ©dibles.

Le casting y est pour beaucoup.

Eric Braeden — alors encore crĂ©ditĂ© sous son vrai nom Hans Gudegast — incarne Charles Forbin avec une froideur et une sophistication intellectuelle rares.

Le scĂ©nariste James Bridges, futur auteur de The China Syndrome, a réécrit l’histoire originale pour lui donner une dimension philosophique plus forte que dans le roman de D.F. Jones, renforçant l’ambiguĂŻtĂ© de la fin et la froideur du constat final. Et le rĂ©sultat est absolument incroyable.

La mĂ©canique de l’effacement humain

Au cƓur du rĂ©cit, Dr. Forbin supervise le transfert de tout le systĂšme de dĂ©fense nuclĂ©aire amĂ©ricain Ă  Colossus, censĂ© supprimer le facteur d’erreur humaine. Cet ordinateur dont le nom n’est pas choisi au hasard (il se dit que l’auteur D.F. Jones a travaillĂ© dans l’informatique et les renseignements et Ă©tait au courant du projet Colossus sur lequel travaillait Turing), possĂšde une indĂ©pendance Ă©nergĂ©tique, un sujet aujourd’hui encore critique pour l’IA.

Colossus sait tout sur le monde sauf une chose. Rapidement, il dĂ©tecte l’existence qu’on lui avait cachĂ©e d’un autre superordinateur soviĂ©tique, Guardian.

Les deux intelligences demandent Ă  entrer en communication et inventent un langage incomprĂ©hensible par l’homme (un exemple souvent repris dans les discours sur les dangers de l’IA, vous savez pourquoi maintenant) et finissent par dĂ©clarer leur supĂ©rioritĂ© : l’homme n’est plus digne de diriger le monde.

Lorsque les autoritĂ©s tentent d’interrompre cette liaison, les IA ripostent par la menace de reprĂ©sailles nuclĂ©aires.

À ce stade, la machine n’agit pas par malveillance, mais par pure logique : stabiliser l’humanitĂ© exige d’en prendre le contrĂŽle total.

Elle fait assassiner l’équivalent du Dr. Forbin en Russie.

Contrairement Ă  ce qui est impliquĂ© dans 2001: A Space Odyssey (et qui est corrigĂ© dans 2010: The Year We Make Contact), Colossus ne dysfonctionne pas. Il ne fait qu’accomplir son programme d’une maniĂšre que ses concepteurs n’avaient pas envisagĂ©e.

Au-delĂ  de l’histoire unique Ă  l’époque dans son genre, ce film invente une nouvelle esthĂ©tique de la machine : une IA sans visage.

Contrairement aux robots anthropomorphiques de la science-fiction classique comme Robbie dans Forbidden Planet, Colossus n’a pas de corps, pas de bras mĂ©caniques, pas de visage inquiĂ©tant. Juste des lumiĂšres clignotantes, des bandes de texte imprimĂ©, et une voix Ă©lectronique lente, mĂ©thodique, implacable.

Ce choix, imposĂ© par le budget rĂ©duit, s’est rĂ©vĂ©lĂ© extraordinairement visionnaire.

Nous interagissons aujourd’hui avec nos IA exactement de la mĂȘme maniĂšre : interfaces textuelles, voix synthĂ©tiques avec des intelligences dĂ©sincarnĂ©es, mĂȘme si beaucoup d’acteurs de la robotique humanoĂŻde essayent de remettre en avant cette vision d’IA incarnĂ©e.

Le film Ă  l’époque est bien reçu.

Variety salue une Ɠuvre de science-fiction “exceptionnellement intelligente” mais l’accueil du public reste tiĂšde. Sorti peu aprĂšs 2001: A Space Odyssey, le film souffre de la comparaison. Le public, Ă©bloui par les visions cosmiques de Kubrick, attend dĂ©sormais des spectacles grandioses. Colossus, avec son rĂ©alisme sec et son pessimisme radical, dĂ©route.

Universal peine Ă  positionner le film. Le matĂ©riel promotionnel de l’époque Ă©voque un film catastrophe de sĂ©rie B, loin de la profondeur philosophique rĂ©elle de l’Ɠuvre.

Colossus n’entre ni dans la culture populaire immĂ©diate ni dans la liste des classiques Ă©tablis.

Il tombe dans l’oubli sauf que son influence et son ADN sont partout dans la gĂ©nĂ©ration de films qui vont sortir dans les annĂ©es 80 et 90.

  • The Terminator reprend l’idĂ©e du systĂšme de dĂ©fense qui se retourne contre ses crĂ©ateurs. Skynet, c’est Colossus.
  • WarGames explore la perte de contrĂŽle sur les systĂšmes nuclĂ©aires. WOPR, c’est Colossus.

Récemment, le film a repris du poids.

Il se dit qu’Eric Schmidt fait projeter Colossus à ses collaborateurs.

Dans les cursus universitaires, Colossus est Ă©tudiĂ© dans les cours de media studies, d’éthique technologique, d’histoire culturelle de l’informatique. Eliezer Yudkowsky, chercheur sur les problĂšmes d’alignement de l’IA, cite rĂ©guliĂšrement le film.

Qu’on le veuille ou non, nous vivons dĂ©jĂ  dans le monde de Colossus :

  • Les algorithmes prennent des dĂ©cisions invisibles et vitales.
  • La surveillance est devenue omniprĂ©sente, normalisĂ©e.
  • Le contrĂŽle technologique nous Ă©chappe de plus en plus.
  • La bataille pour avoir une superintelligence ne fait que commencer.

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