GrĂące aux mĂ©andres des premiers chats dans les annĂ©es 80 sur les BBS, jâai eu la chance dâapprendre lâexistence de deux films :
le premier, Welt am Draht (Le Monde sur le fil) de Fassbinder, un Matrix avant lâheure (adaptĂ© une deuxiĂšme fois du roman Counterfeit world en 1999 avec The 13th Floor),
le second, Colossus: The Forbin Project, un film de 1970 quasiment introuvable avant le début des années 2000.
Jâavais aimĂ© 2001: A Space Odyssey et Blade Runner, mais jâavoue que ce film sans espoir et Ă lâintelligence unique mâa autant marquĂ© que Soleil Vert ou Rollerball.
Ce genre assez unique de la dystopie crédible a marqué une génération.
LâĂ©tĂ© dernier Ă la HEAD, Ă©cole de design de GenĂšve, on mâa donnĂ© lâopportunitĂ© de parler pendant 1 heure dâIA dans les films, une prĂ©sentation qui revient sur 100 films essentiels (dont celui dont nous allons parler ici).

1970 : Alors que les Beatles se sĂ©parent et que lâhumanitĂ© sâhabitue Ă lâidĂ©e dâavoir marchĂ© sur la Lune, Universal Pictures sort discrĂštement un film plus prophĂ©tique que quiconque ne pouvait lâimaginer.
Et si nous avions construit une machine si puissante quâelle en venait Ă conclure que le problĂšme, câĂ©tait nous ?
Avant Ex Machina, avant Her, avant Tron ou mĂȘme The Terminator (mais aprĂšs les deux Ă©pisodes de The Outer Limits qui lâont inspirĂ©), un film a tentĂ© dâexplorer en dĂ©tail lâĂ©mergence de la singularitĂ© : Colossus: The Forbin Project.
Avant quâAlexa ou Siri nâĂ©coutent nos conversations, avant que ChatGPT nâĂ©crive Ă notre place, et bien longtemps avant que les milliardaires de la tech ne parlent dâextinction liĂ©e Ă lâIA, ce film posait dĂ©jĂ les fondations de nos angoisses modernes avec une prĂ©cision troublante. Et posait dĂ©jĂ la seule vraie question :
Que se passe-t-il quand lâinterrupteur ne marche plus ?

Ă mon avis, Colossus: The Forbin Project reste peut-ĂȘtre lâĆuvre la plus visionnaire jamais produite sur lâintelligence artificielle.
Si lâIA est dĂ©sormais dans nos ordinateurs, dans nos voitures et dans nos poches, ce film tournĂ© Ă lâĂ©poque de la guerre froide imagine dĂ©jĂ que lâIA sera plus dangereuse que la confrontation entre grandes puissances. Aujourdâhui cela ressemble moins Ă de la fiction quâĂ un documentaire filmĂ© cinquante ans trop tĂŽt.
Comme vous le savez, en fonction des Ă©poques, les choix des styles vestimentaires des films de SF peuvent ĂȘtre spot on ou totalement kitsch. Câest aussi le cas des interfaces : il y a encore 10 ans, parler Ă sa machine comme dans Star Trek ou K2000 semblait un peu kitsch, dĂ©sormais câest une Ă©vidence.
Ce film nâa pas eu la chance dâavoir du matĂ©riel informatique qui ressemble Ă son Ă©poque, car Control Data, qui prĂȘtait les machines, voulait mettre en avant un ordinateur qui ressemble plus Ă quelque chose des annĂ©es 60 (The Time Tunnel) que des annĂ©es 70. Mais certains Ă©lĂ©ments ont Ă©tĂ© intĂ©grĂ©s qui, eux, ont franchi la barriĂšre du temps.

Avec un budget inférieur à deux millions de dollars, Universal opta pour une approche minimaliste.
Le rĂ©alisateur Joseph Sargent, principalement formĂ© Ă la tĂ©lĂ©vision, choisit de se concentrer sur la tension psychologique plutĂŽt que sur les effets spĂ©ciaux spectaculaires. Ce choix forcĂ© par des contraintes budgĂ©taires sâest avĂ©rĂ© providentiel. Colossus privilĂ©gie une construction narrative tendue, serrĂ©e, presque clinique, Ă©vitant le piĂšge du kitsch rĂ©trofuturiste qui rend de nombreux films de lâĂ©poque peu crĂ©dibles.
Le casting y est pour beaucoup.
Eric Braeden â alors encore crĂ©ditĂ© sous son vrai nom Hans Gudegast â incarne Charles Forbin avec une froideur et une sophistication intellectuelle rares.
Le scĂ©nariste James Bridges, futur auteur de The China Syndrome, a réécrit lâhistoire originale pour lui donner une dimension philosophique plus forte que dans le roman de D.F. Jones, renforçant lâambiguĂŻtĂ© de la fin et la froideur du constat final. Et le rĂ©sultat est absolument incroyable.
La mĂ©canique de lâeffacement humain
Au cĆur du rĂ©cit, Dr. Forbin supervise le transfert de tout le systĂšme de dĂ©fense nuclĂ©aire amĂ©ricain Ă Colossus, censĂ© supprimer le facteur dâerreur humaine. Cet ordinateur dont le nom nâest pas choisi au hasard (il se dit que lâauteur D.F. Jones a travaillĂ© dans lâinformatique et les renseignements et Ă©tait au courant du projet Colossus sur lequel travaillait Turing), possĂšde une indĂ©pendance Ă©nergĂ©tique, un sujet aujourdâhui encore critique pour lâIA.
Colossus sait tout sur le monde sauf une chose. Rapidement, il dĂ©tecte lâexistence quâon lui avait cachĂ©e dâun autre superordinateur soviĂ©tique, Guardian.
Les deux intelligences demandent Ă entrer en communication et inventent un langage incomprĂ©hensible par lâhomme (un exemple souvent repris dans les discours sur les dangers de lâIA, vous savez pourquoi maintenant) et finissent par dĂ©clarer leur supĂ©rioritĂ© : lâhomme nâest plus digne de diriger le monde.
Lorsque les autoritĂ©s tentent dâinterrompre cette liaison, les IA ripostent par la menace de reprĂ©sailles nuclĂ©aires.
Ă ce stade, la machine nâagit pas par malveillance, mais par pure logique : stabiliser lâhumanitĂ© exige dâen prendre le contrĂŽle total.
Elle fait assassiner lâĂ©quivalent du Dr. Forbin en Russie.
Contrairement Ă ce qui est impliquĂ© dans 2001: A Space Odyssey (et qui est corrigĂ© dans 2010: The Year We Make Contact), Colossus ne dysfonctionne pas. Il ne fait quâaccomplir son programme dâune maniĂšre que ses concepteurs nâavaient pas envisagĂ©e.
Au-delĂ de lâhistoire unique Ă lâĂ©poque dans son genre, ce film invente une nouvelle esthĂ©tique de la machine : une IA sans visage.

Contrairement aux robots anthropomorphiques de la science-fiction classique comme Robbie dans Forbidden Planet, Colossus nâa pas de corps, pas de bras mĂ©caniques, pas de visage inquiĂ©tant. Juste des lumiĂšres clignotantes, des bandes de texte imprimĂ©, et une voix Ă©lectronique lente, mĂ©thodique, implacable.
Ce choix, imposĂ© par le budget rĂ©duit, sâest rĂ©vĂ©lĂ© extraordinairement visionnaire.
Nous interagissons aujourdâhui avec nos IA exactement de la mĂȘme maniĂšre : interfaces textuelles, voix synthĂ©tiques avec des intelligences dĂ©sincarnĂ©es, mĂȘme si beaucoup dâacteurs de la robotique humanoĂŻde essayent de remettre en avant cette vision dâIA incarnĂ©e.
Le film Ă lâĂ©poque est bien reçu.
Variety salue une Ćuvre de science-fiction âexceptionnellement intelligenteâ mais lâaccueil du public reste tiĂšde. Sorti peu aprĂšs 2001: A Space Odyssey, le film souffre de la comparaison. Le public, Ă©bloui par les visions cosmiques de Kubrick, attend dĂ©sormais des spectacles grandioses. Colossus, avec son rĂ©alisme sec et son pessimisme radical, dĂ©route.
Universal peine Ă positionner le film. Le matĂ©riel promotionnel de lâĂ©poque Ă©voque un film catastrophe de sĂ©rie B, loin de la profondeur philosophique rĂ©elle de lâĆuvre.
Colossus nâentre ni dans la culture populaire immĂ©diate ni dans la liste des classiques Ă©tablis.
Il tombe dans lâoubli sauf que son influence et son ADN sont partout dans la gĂ©nĂ©ration de films qui vont sortir dans les annĂ©es 80 et 90.
- The Terminator reprend lâidĂ©e du systĂšme de dĂ©fense qui se retourne contre ses crĂ©ateurs. Skynet, câest Colossus.
- WarGames explore la perte de contrĂŽle sur les systĂšmes nuclĂ©aires. WOPR, câest Colossus.
Récemment, le film a repris du poids.
Il se dit quâEric Schmidt fait projeter Colossus Ă ses collaborateurs.
Dans les cursus universitaires, Colossus est Ă©tudiĂ© dans les cours de media studies, dâĂ©thique technologique, dâhistoire culturelle de lâinformatique. Eliezer Yudkowsky, chercheur sur les problĂšmes dâalignement de lâIA, cite rĂ©guliĂšrement le film.
Quâon le veuille ou non, nous vivons dĂ©jĂ dans le monde de Colossus :
- Les algorithmes prennent des décisions invisibles et vitales.
- La surveillance est devenue omniprésente, normalisée.
- Le contrÎle technologique nous échappe de plus en plus.
- La bataille pour avoir une superintelligence ne fait que commencer.
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