🔮 Comment nous avons perdu l'internet analogique

Et pourquoi nous devrions nous battre pour le récupérer.

🔮 Comment nous avons perdu l'internet analogique

Il y a dix ans, dans mes prĂ©sentations et mes cours, je parlais d’un concept qui a Ă©tĂ© trĂšs important pour moi : celui de l’internet analogique. Il a toujours Ă©tĂ© au cƓur des produits que j’ai conçus.

Beaucoup d’entre nous ont grandi avec les livres, les magazines, les cassettes audio et vidĂ©o, puis les compacts disques et DVD, avec les cassettes puis les disquettes pour les divers ordinateurs que nous avons possĂ©dĂ©s. Les photos dĂ©signaient encore un objet physique.

Pendant une courte période de notre histoire numérique, ces objets ont pris une matérialisation numérique sous forme de fichiers et contenus multimédias que nous avions sur nos ordinateurs et nos disques durs.

Puis ce que nous avions s’est mĂ©langĂ© avec des contenus qui n’étaient pas les nĂŽtres et le cloud puis l’IA les ont, Ă  dĂ©faut de les faire disparaĂźtre complĂštement, marginalisĂ©s.

L’informatique a Ă©tĂ© personnelle parce que nous avions dans nos ordinateurs des choses personnelles, numĂ©risĂ©es de l’avant-informatique, ou créées et stockĂ©es par nous au moment de la grande transition dans les annĂ©es 90.

La disparition de l’internet analogique avec le cloud puis l’IA m’a toujours posĂ© problĂšme car elle suggĂšre que les donnĂ©es personnelles et l’intimitĂ© numĂ©rique n’auront Ă©tĂ© qu’une parenthĂšse dans l’histoire de l’informatique.

Il faut se rappeler que les premiÚres machines à calculer, les premiers mainframes, étaient avant tout pensés non pas pour les humains, mais pour résoudre des problÚmes.
Ces premiers ordinateurs qui fonctionnaient avec des tubes n’étaient pas suffisamment fiables, Ă  l’image de l’ENIAC et ses 18 000 tubes dont le taux moyen d’usage entre deux pannes Ă©tait de deux jours. Si cela suffisait apparemment pour calculer correctement et rapidement la trajectoire des missiles ou pour le projet Manhattan, ce n’était pas suffisant pour qu’on en fasse un autre usage.

ENIAC

Une grande partie des problÚmes de fiabilité a commencé à disparaßtre lorsque les tubes ont été remplacés par des transistors.

C’est Ă  ce moment qu’on a pu s’intĂ©resser davantage Ă  autre chose que le “compute”, comme par exemple la question du stockage des donnĂ©es avec la gĂ©nĂ©ralisation des bandes magnĂ©tiques.

Mais les ordinateurs restaient impersonnels. C’était un espace de traitement extrĂȘmement cher et qui nĂ©cessitait une armĂ©e de techniciens pour les faire tourner. Il faudra attendre les annĂ©es 70 pour que l’idĂ©e d’un ordinateur accessible et opĂ©rĂ© par une seule personne soit envisageable.

L’idĂ©e d’un ordinateur personnel Ă©tait rĂ©volutionnaire au sens propre du terme. Dans les annĂ©es 70 beaucoup de chercheurs refusaient de faire de l’informatique car cela voulait dire supporter l’effort de guerre au Vietnam (la premiĂšre “data war”) ou la mise en fiche de la sociĂ©tĂ©.

Le concept d’ordinateur personnel est attribuĂ© Ă  Stewart Brand. Dans un article mythique (Fanatic Life and Symbolic Death Among the Computer Bums) de Rolling Stone Magazine, le 7 dĂ©cembre 1972, il prĂ©dit que les ordinateurs sont en train de passer des mains des institutions militaires et des corporates vers celles des individus. Mais la rĂ©alitĂ© c'est que ces sont les hobbysites qui traduirons cette vision en rĂ©alitĂ©.

SPACEWAR - by Stewart Brand - Fanatic Life and Symbolic Death Among the Computer Bums.

C’est une thùse qu’il mettra en avant dans le Whole Earth Catalog.

La lĂ©gende veut qu’il ait aussi jouĂ© un rĂŽle en fournissant du LSD Ă  Doug Engelbart avant sa The Mother of All Demos, selon la lĂ©gende (j’ai posĂ© la question Ă  Stewart il y a des annĂ©es et il m’avait rĂ©pondu par un grand sourire).

Cette dĂ©mo est un moment clĂ© de l’histoire de l’informatique personnelle. Le 9 dĂ©cembre 1968 Ă  San Francisco, l’informatique change Ă  jamais de visage.

Mother of all demos

Évidemment il y a tout ce que l’on connaĂźt de ce projet, l’invention de la souris et des interfaces visuelles collaboratives. Mais pour moi la rĂ©volution Ă©tait ailleurs. C’était la premiĂšre fois qu’on voyait une interaction directe avec la machine, l’utilisateur tapant et naviguant dans le contenu. L’ordinateur devenait le prolongement cognitif de l’utilisateur. Mais NLS, son systĂšme d’exploitation, inventait aussi la notion de document personnel. On pouvait Ă©diter des documents pour soi, des notes et des schĂ©mas car le produit Ă©tait bien plus puissant que certains traitements de texte aujourd’hui.

C’est un moment de basculement symbolique : on passe de la donnĂ©e centralisĂ©e, bureaucratique et institutionnelle vers de la donnĂ©e personnelle manipulable par chacun. Ce basculement rĂ©sonne avec le personal empowerment de la fin des annĂ©es 60, c’est la dĂ©fiance vis-Ă -vis de la guerre du Vietnam, mais aussi des mouvements des droits civiques, du fĂ©minisme et des communautĂ©s alternatives.

Stewart Brand Ă  l’époque Ă©crit Ă  propos de l’informatique suite Ă  la Mother of All Demos : Nous sommes des dieux, autant apprendre Ă  bien le faire.

“We are as gods and might as well get good at it” deviendra le slogan du Whole Earth Catalog.

Doug Engelbart nous a emmenĂ©s dans une autre direction que le projet SAGE, qui utilisait les interfaces informatiques au service d’un projet ultra centralisĂ© qui a coĂ»tĂ© des dizaines de milliards de dollars (rapportĂ© au coĂ»t actuel).

Sage computer interface

Empowerment ou machine de commandement, c’est le premier qui va transformer l’informatique et nos vies. Il n’est pas possible de parler de ce moment sans rappeler que 500 mùtres plus loin John McCarthy, cofondateur du concept d’intelligence artificielle, imaginait que la machine remplacerait l’humain.

Du Xerox PARC à l’ordinateur domestique

Deux ans plus tard, au Xerox PARC, plusieurs Ă©quipes vont travailler sur l’idĂ©e d’informatique personnelle. L’Alto, ordinateur mythique, devient le prototype de ce qu’allait devenir l’informatique moderne.

Xerox Alto

On y crĂ©e des outils oĂč l’utilisateur manipule ses propres documents. Pour la premiĂšre fois, des donnĂ©es, textes, images et programmes ne sont plus stockĂ©s dans un centre de calcul, mais directement dans la machine personnelle de l’usager.
Un texte Ă©crit par vous devient un texte qui vous appartient. Xerox va Ă©galement crĂ©er le rĂ©seau local et la collaboration avec les premiĂšres questions sur la sĂ©curitĂ© et la confidentialitĂ© des documents dans un environnement distribuĂ©. Alan Kay (le mari de la scĂ©nariste de Tron, Bonnie MacBird, film qui ressort cette semaine en version 4K absolument incroyable) invente le Dynabook et va encore plus loin en imaginant une machine portable oĂč chacun stocke, organise et transporte avec lui ses informations.

Mais ces innovations seront pour nombre d’entre nous invisibles avant l’apparition du Lisa d’Apple, prĂ©curseur du Macintosh.

premiers travaux sur le LISA

C’est Ă  travers ce que l’on a appelĂ© la micro-informatique familiale que les jeunes EuropĂ©ens vont ĂȘtre exposĂ©s Ă  l’informatique personnelle. Aux États-Unis, les Tandy, Apple, Commodore puis IBM PC seront souvent vendus comme des outils de productivitĂ© personnelle avec la bureautique domestique comme les outils de gestion de finances. La culture amĂ©ricaine pousse trĂšs tĂŽt vers la connexion Ă  des services extĂ©rieurs, les BBS, CompuServe ou encore The Source.


À l’inverse, les « ordinateurs familiaux » arrivent en Europe par une autre voie : ZX Spectrum, Amstrad CPC, Thomson TO7/MO5 en France, Commodore 64 avec usage dominant : le jeu vidĂ©o et l’apprentissage de la programmation qui passe souvent par taper du BASIC Ă  la main en recopiant des programmes publiĂ©s, par exemple dans le magazine Hebdogiciel.

Listing Hebdogiciel (bon courage)

J’aime bien rappeler qu’une gĂ©nĂ©ration entiĂšre a copiĂ© Ă  la main des centaines, voire des milliers de lignes de code.

C’est pourquoi, aujourd’hui, le prompting ou le vibe coding apparaissent presque comme magiques, en comparaison du temps passĂ© autrefois.

MĂȘme si ces machines utilisaient parfois les mĂȘmes processeurs, elles Ă©taient notoirement incompatibles. Et les supports de sauvegarde aussi. Le dĂ©but des annĂ©es 80 aura Ă©tĂ© une pĂ©riode d’intense crĂ©ativitĂ© sur les supports, entre les cartouches ROM hĂ©ritĂ©es des jeux vidĂ©o Atari (ou pour ĂȘtre prĂ©cis par Jerry Lawson avec la console Channel F), les cassettes audio, les disquettes 5"1/4, les disquettes 3 pouces d’Amstrad et finalement les disquettes 3"1/2 de Sony qui se sont imposĂ©es comme le standard de la disquette, puis les premiers disques durs.

Disquette Amstrad

Sauf pour ceux qui avaient un IBM PC, la plupart des archives et les contenus créés Ă  l’époque dorment dans des formats totalement inutilisables. Chaque mĂ©moire personnelle Ă©tait liĂ©e Ă  une machine. La disparition de la machine impliquait la disparition ou l’inaccessibilitĂ© des donnĂ©es.

Conscient de ce problĂšme, Apple a fini par rendre lisibles sur ses Mac les disquettes en provenance des PC Ă  un moment oĂč tout le monde commençait Ă  archiver son travail sur des disques durs ou des Zip Drives. En visitant les designers qui ont vĂ©cu cette Ă©poque, je retrouve souvent dans les Ă©tagĂšres des vieux disques durs ou archives qui restent le tĂ©moin d’une Ă©poque rĂ©volue.

Mais si les outils d’archivage existaient, l’idĂ©e de l’internet analogique prend vraiment forme avec le retour en 1997 de Steve Jobs.

L’iMac lancĂ© en 1998 change la donne. Beaucoup se rappellent son cĂŽtĂ© translucide, colorĂ© et fun, mais beaucoup oublient qu’au-delĂ  de son design translucide cet ordinateur va transformer le monde numĂ©rique.
Il n’y a plus de lecteur de disquette mais un CD-ROM.
Tous les connecteurs sont USB et deviennent universels : imprimante, scanner, disques, caméra numérique, puis lecteur MP3.
La version de l’annĂ©e suivante inclut pour la premiĂšre fois du Wi-Fi.

Mais c’est surtout la vision du digital hub qui commence. Apple positionne le Mac comme le centre de la vie numĂ©rique avec l’arrivĂ©e de iTunes, de l’iPod et d’iPhoto, de la vidĂ©o et des documents.

Soudain l’ordinateur passe d’un outil d’expĂ©rimentation, de productivitĂ© Ă  une extension de notre vie numĂ©rique. L’idĂ©e de pouvoir centraliser et donc organiser nos vies numĂ©riques devient possible.

Mais comme souvent avec Steve, ce n’est pas vraiment son idĂ©e. L’histoire est racontĂ©e par un excellent documentaire de The Verge.

Au dĂ©but des annĂ©es 2000, Steve Jobs et Jeff Hawkins se croisent lors d’un dĂźner dans la Silicon Valley. Hawkins, crĂ©ateur du Palm Pilot, qui venait de lancer le Handspring, dĂ©fend sa vision : « le centre de la vie numĂ©rique sera dans la main, pas sur le bureau ». Pour lui, l’ordinateur sera un tĂ©lĂ©phone mobile (ou un assistant personnel).

Jobs, lui, dĂ©fend son pari inverse avec l’idĂ©e du Digital Hub dans lequel « le Mac est le centre, les autres appareils ne font que s’y connecter ».

Jeff Hawkins

Le ton monte : Hawkins insiste sur la mobilité, Jobs sur la centralisation. Hawkins lui lance quelque chose comme : « Tu ne comprends pas, Steve, les gens veulent leur vie numérique avec eux, tout le temps ».

La lĂ©gende veut que c’est Ă  ce moment que Steve Jobs a vraiment compris l’intĂ©rĂȘt de travailler sur un tĂ©lĂ©phone et le fruit de cette rĂ©flexion aura lieu quelques annĂ©es plus tard, en pivotant de l’iPod vers l’iPhone, c’est-Ă -dire exactement l’intuition de Hawkins.

Il faut comprendre que ce qu’Apple a rĂ©ussi Ă  faire Ă  l’époque c’est de convaincre un opĂ©rateur tĂ©lĂ©phonique, AT&T, de le laisser faire l’appareil qu’il souhaitait sans aucune modification opĂ©rateur. Hawkins n’a jamais rĂ©ussi Ă  l’obtenir des opĂ©rateurs et le Handspring n’atteindra jamais son plein potentiel.

L’internet analogique

GrĂące aux produits de Steve Jobs, et leurs copies du monde Windows, nous avons l’espace d’une dĂ©cennie vĂ©cu dans cet « internet analogique », oĂč nous avions des fichiers PDF, ePub, MP3, DivX sur nos disques durs, nos clĂ©s USB, nos camĂ©ras numĂ©riques et nos baladeurs — une version numĂ©rique de notre vie, que nous pouvions possĂ©der.

L’internet de la fin des annĂ©es 90 reprĂ©sente en ce sens le summum de la libertĂ©, dĂ©fiant les pouvoirs centraux, avec des formats simples et une vie numĂ©rique accessible. C’est aussi les dĂ©buts du tĂ©lĂ©chargement oĂč les jeunes et moins jeunes se reconstruisent une bibliothĂšque de musique gratuitement.

Mais avec l’arrivĂ©e du cloud, le hub de nos vies numĂ©riques va disparaĂźtre. Si la question entre Steve Jobs et Hawkins Ă©tait de savoir oĂč se trouvait le centre de nos donnĂ©es personnelles, le cloud va changer le paradigme.

Le hub n’est plus une machine identifiable mais une infrastructure distante.
Les données personnelles (photos, contacts, mails, fichiers, historiques) ne vivent plus seulement dans le Mac ou le téléphone, mais sont synchronisées par défaut entre appareils.
L’utilisateur ne « possĂšde » plus vraiment ses donnĂ©es, il y accĂšde — et ce sont les plateformes (Apple, Google, Microsoft, Amazon) qui contrĂŽlent stockage, sĂ©curitĂ© et exploitation.

Il y a un dĂ©placement du pouvoir du particulier vers la plateforme avec notamment un changement des formats qui deviennent propriĂ©taires en fonction des clouds. Un Google Docs devient une abstraction que l’on peut transfĂ©rer dans des formats de transition. Idem pour la musique et la vidĂ©o : on est passĂ© de modĂšles de possession (DVD, CD) au streaming et Ă  l’abonnement.

L’abonnement est l’un des piliers qui a poussĂ© notre gĂ©nĂ©ration Ă  perdre sa mĂ©moire numĂ©rique.

L’ùre de la mĂ©moire externalisĂ©e

Pendant le Web 2.0, de nombreux services hĂ©bergeaient nos photos, souvent prises avec des appareils photo numĂ©riques. Sur Flickr, le modĂšle de l’appareil Ă©tait mĂȘme affichĂ©.

Avec l’iPhone, tous les services ont voulu capter une partie de notre quotidien. Le modĂšle de la bibliothĂšque, oĂč l’on possĂ©dait et conservait nos affaires, a laissĂ© place Ă  des plateformes oĂč tout est produit, stockĂ© et consommĂ©, sans garantie de pĂ©rennitĂ©.

Des photos de soi ou de ses amis apparaissaient sur Facebook, puis disparaissaient. Facebook avait lancĂ© une timeline personnelle, une maniĂšre de reconstituer un journal de vie. J’avais soutenu cette idĂ©e auprĂšs des Ă©quipes dirigeantes de Facebook Ă  l’époque, mais elle a Ă©tĂ© abandonnĂ©e : les utilisateurs passaient plus de temps Ă  revenir sur leurs souvenirs qu’à produire du nouveau contenu. Or le business modĂšle de Facebook doit favoriser la production constante de nouveaux contenus pour ĂȘtre rentable.

La logique cloud et l’oubli

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Les services cloud ont commencĂ© Ă  restreindre l’interopĂ©rabilitĂ©, limitant les possibilitĂ©s de transfert. Ainsi, au lieu d’avoir un centre numĂ©rique nous nous sommes progressivement retrouvĂ©s avec des Ăźlots de donnĂ©es plutĂŽt qu’une vision centralisĂ©e.

Mais la disparition de l’internet analogique allait avoir des consĂ©quences encore plus importantes sur notre consommation quotidienne du numĂ©rique.

La vision du hub numĂ©rique sous-entendait que les Ă©lĂ©ments de design de nos outils ressemblent Ă  ce que nous avions dans la vraie vie. Ce design parfois appelĂ© skeuomorphisme a Ă©voluĂ©. Le flat design a remplacĂ© les objets familiers. Les interfaces modernes exploitent la puissance de l’informatique : une feuille infinie, non dĂ©coupĂ©e en pages, en est un bon exemple.

La notion de possession, de durĂ©e, de finitude vont disparaĂźtre et les utilisateurs vont se retrouver seuls face Ă  l’infini des possibilitĂ©s. Et avec elle la culture de l’excĂšs de consommation numĂ©rique que beaucoup tentent de limiter.

Netvibes, Jolicloud, Polite Ă©taient des tentatives pour recrĂ©er un centre Ă  nos vies dans un monde de moins en moins comprĂ©hensible. Mais sans obligations d’interopĂ©rabilitĂ©, il est devenu quasiment impossible de se connecter aux clouds qui possĂšdent des parties de nos vies sans passer par leurs applications officielles.

L’arrivĂ©e de ChatGPT a encore accĂ©lĂ©rĂ© le sentiment d’abstraction.

Nos anciens fichiers deviennent désormais des conversations avec des chatbots. Ce que nous pouvions autrefois déplacer, modifier, télécharger est maintenant intégré dans une logique, encapsulé dans des systÚmes intelligents, donc difficilement accessible.

Ce qui était simple est devenu abstrait.

Dans un monde oĂč l’intelligence est partout, c’est dĂ©sormais notre mĂ©moire qui fait dĂ©faut. Car nous sommes dans une relation dĂ©favorable avec les services que l’on utilise tous les jours. Si nous savons qu’un document existe sur un cloud, le service qui l’hĂ©berge sait quand il a Ă©tĂ© ouvert, lu, fermĂ©. Les mĂ©tadonnĂ©es sur notre usage de nos propres archives sont devenues le principal levier des plateformes de cloud. Cette asymĂ©trie s’amplifie tous les jours.

Nous sommes dĂ©sormais bien loin de l’iMac des annĂ©es 90 et de l’utopie de ce que devait ĂȘtre l’internet analogique.

L’expĂ©rience numĂ©rique d’aujourd’hui crĂ©e une distance volontaire avec notre propre histoire.

Si dans le monde analogique nous pouvions faire la diffĂ©rence entre un livre de notre bibliothĂšque personnelle et un livre empruntĂ© que l’on rend, il n’existe plus aucune frontiĂšre entre ce qui fait partie de notre intimitĂ© numĂ©rique et ce qui est un Ă©lĂ©ment extĂ©rieur.

C’est pour cela que les applications regroupent artificiellement ou segmentent nos photos sur les derniĂšres versions d’iOS. C’est aussi pour cela qu’il est quasiment impossible de comprendre la navigation de Netflix ou de lui dire qu’on a dĂ©jĂ  vu un film (impossible de retirer de la liste les films que nous avons dĂ©jĂ  vus au cinĂ©ma ou en DVD).

Plus on creuse la logique, plus on découvre que notre espace personnel numérique est désormais un espace commercialisable au plus offrant.

Curieusement, au lieu de sauver cet internet analogique, la Commission europĂ©enne, avec ses diffĂ©rentes rĂ©glementations, a contribuĂ© Ă  bureaucratiser l’espace personnel et Ă  faciliter sa disparition.

La question de l’accĂšs Ă  l’intimitĂ© des utilisateurs et leur algorithmisation n’a jamais Ă©tĂ© traitĂ©e en tant que sujet d’importance. C’est la vĂ©ritable honte de la rĂ©glementation europĂ©enne. Il n’y a jamais eu de position de principe pour l’interdire, simplement une rĂ©gulation a posteriori des abus visibles.

Si cela avait été le cas, nous aurions pu avoir un mode incognito sur nos téléphones et les clouds, une utilisation qui échappe au tracking et aux catégorisations.

MĂȘme aux États-Unis, qui sont les champions du commerce des donnĂ©es, il est dĂ©sormais question de classer les conversations personnelles avec les chatbots comme “privileged”, au mĂȘme titre qu’avec son avocat ou son psy.

Il existe de nombreux projets qui cherchent d’une maniùre ou d’une autre à reconstruire les bases d’un internet analogique. Je pense notamment au projet SerenityOS et à son navigateur Ladybird.

Est-ce que cet internet analogique peut rester compatible avec un monde oĂč l’IA et l’espace latent dominent ?

Curieusement, ce sujet n’a jamais eu la place qu’il mĂ©rite. Qu’en pensez-vous ?


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