Lors de la guerre en Iran, nous nous sommes intéressés aux attaques sur les data centers et au fait qu'ils devenaient de nouvelles cibles. Un problème pour le monde occidental, qui a mis ces data centers au cœur des villes et dans des zones où ils n'ont pas forcément le niveau de protection qu'ils devraient avoir.
Si la guerre évolue avec les drones et avec l'usage de l'IA, elle va nécessairement choisir les data centers comme de nouvelles cibles tactiques et stratégiques. La plupart de l’infrastructure de l’Internet a été pensée en temps de paix et dans une logique de collaboration. C’est d’ailleurs la raison d’être de l’Internet que de transporter des paquets de données d’un point A à un point B du réseau.
L'attaque ukrainienne sur les data centers de Yandex, mais aussi la confirmation, dans le Golfe, de la perte définitive de nombreuses données qui y étaient hébergées, nous obligent à revisiter ce sujet sept mois après.
La guerre de haute intensité sur les infrastructures numériques pose de nombreux problèmes aux dirigeants.
Comment évaluer si cette nouvelle doctrine de guerre va s’imposer ? Quels sont les recours ? Mais aussi, comment peut-on réagir quand ses données et son compute stratégiques se retrouvent nichés au cœur d'un objectif militaire d'une puissance étrangère ?
Pour relire la première partie :

Post-mortem de la guerre du Golfe numérique
Le 1er mars, des drones iraniens ont frappé deux data centers d'Amazon Web Services (AWS), le cloud d'Amazon, aux Émirats. Un troisième, à Bahreïn, a été endommagé par une frappe toute proche. Une agence de presse liée au régime iranien a affirmé que ces centres soutenaient « les activités militaires et de renseignement de l'ennemi ».
Pourquoi AWS ?
Bahreïn abrite le quartier général de la Ve flotte américaine, et toute la région dépend du commandement militaire américain pour le Moyen-Orient, le CENTCOM. Les médias d'État iraniens ont présenté les data centers d'AWS à Bahreïn comme « l'œil numérique du CENTCOM ».
AWS est aussi l'un des principaux fournisseurs de services cloud du Pentagone. Mais aucune source indépendante n'a établi quelles applications militaires tournaient réellement dans ces bâtiments.
Quelques jours plus tard, l'Iran est allé plus loin. Il a publié une liste de 29 cibles technologiques à Bahreïn, aux Émirats, au Qatar et en Israël : des sites d'AWS, de Microsoft, de Google, de Nvidia, d'Oracle et de Palantir, présentés comme des infrastructures militaires légitimes. Ce ne sont plus seulement les armées qui sont visées, ce sont les entreprises technologiques américaines qui travaillent pour elles.
AWS a fait état de dégâts structurels, de coupures de courant et d'incendies. Il a demandé à ses clients d'activer leurs plans de reprise, c'est-à -dire de faire tourner leurs services ailleurs : d'abord de copier leurs données critiques dans des data centers situés dans d'autres pays, puis d'y déplacer leurs services, aux États-Unis, en Europe ou en Asie. L'éditeur de logiciels Red Hat a conseillé à ses clients de repartir de leurs sauvegardes, « idéalement en Europe ».
AWS et Microsoft ont aussi cherché en urgence de la place dans des data centers en Inde, à Mumbai, Chennai, Hyderabad et Kochi, notamment pour les banques.
Encore fallait-il pouvoir faire sortir les données. Les câbles sous-marins qui relient le Golfe à l'Europe passent par la mer Rouge et par le détroit d'Ormuz, devenus en même temps deux zones de guerre.
Les géants du cloud ont donc loué des fibres sur une route terrestre : une fibre optique posée le long des oléoducs irakiens, du sud de l'Irak jusqu'à la frontière turque. Son exploitant la prolonge le long des gazoducs turcs, pour rejoindre directement Francfort, Amsterdam, Londres et Marseille.
En avril, une deuxième zone de disponibilité a été mise hors service à Bahreïn. Une zone de disponibilité, c'est un groupe de data centers censé prendre le relais quand un autre tombe. Tous les data centers d'AWS à Bahreïn sont alors devenus indisponibles. En juillet, les Gardiens de la révolution ont affirmé avoir « détruit » le site avec des missiles de croisière.
Le 15 septembre, AWS a dressé le bilan. À Bahreïn, et dans l'une des trois zones de disponibilité des Émirats, il ne pourra pas restaurer les données qui n'étaient hébergées que sur place. Elles sont donc perdues.
Ceux qui avaient une copie ailleurs ont pu redémarrer, et AWS assure que c'est le cas de la plupart de ses clients. Les autres ont tout perdu.
Or, dès mars, des juristes de la région prévenaient que sortir une copie du pays en pleine crise pouvait violer les lois sur la localisation des données, qui obligent à garder certaines données sur le territoire national.
Un casse-tête pour tous les défenseurs de la localisation des données dans un pays en guerre.
Et au-delà des données, il y a le compute, c'est-à -dire la puissance de calcul. Les puces qui font tourner l'IA coûtent une fortune, et ce sont aujourd'hui les équipements les plus stratégiques d'un data center.
Or le Golfe a fait du compute le cœur de sa stratégie. L'Arabie saoudite, le Qatar et les Émirats prévoyaient ensemble des data centers d'IA d'une puissance de 8 à 10 gigawatts, soit à peu près la production de huit à dix réacteurs nucléaires. Nvidia devait fournir jusqu'à 600 000 processeurs graphiques (GPU), les puces qui servent à entraîner l'IA, à Humain, le champion saoudien de l'IA.
L'ambition était de devenir l'endroit où le monde viendrait entraîner et faire tourner ses modèles d'IA, grâce à une énergie abondante et bon marché.
Hélas, les frappes ont montré que ces campus sont à portée des drones et des missiles iraniens, et qu’une entreprise comme Nvidia est désormais désignée comme une cible. Nous avons changé de monde.
La mĂŞme histoire, cette fois en Russie
Ce qui s'est passé dans le Golfe semble se rejouer depuis septembre entre la Russie et l'Ukraine, à une différence près : les frappes dans les deux sens.
Depuis la mi-septembre, la Russie frappe les data centers ukrainiens : ceux de Kyivstar, le premier opérateur mobile du pays, puis ceux des hébergeurs De Novo, MiroHost et Datagroup. Le 1er octobre, Parkovyi, l'un des grands data centers de Kiev, a cessé toute activité sur son site. Le ministère russe de la Défense a justifié ces frappes en expliquant que ces centres traitaient des données de renseignement pour l'armée ukrainienne. C'est le même argument que l'Iran en mars.
Le lendemain, il a publié sur Telegram l'image d'un drone légendée « Détox numérique », avec ce commentaire : « Obligatoire ! ».

La réponse ukrainienne est arrivée le 8 octobre. En quatre nuits, des drones ukrainiens ont touché trois des cinq grands data centers de Yandex, le Google russe : Sasovo, dans la région de Riazan, puis Kalouga, puis Vladimir. Plus de 80 services du cloud de Yandex sont tombés. Yandex Pay, son service de paiement, s'est arrêté, et le patron de la branche financière du groupe a dû expliquer aux Russes que leur argent était en sécurité.
Yandex a conseillé à des chauffeurs de taxi de passer sur Google Maps ou Waze. Les pannes se sont vues jusqu'au Kazakhstan et en Arménie, où les services de Yandex sont très utilisés.
Ce que Yandex a perdu, ce n'est pas seulement du stockage. Le site de Sasovo abrite deux de ses trois supercalculateurs, Tchervonenkis et Liapounov, qui entraînent ses modèles d'IA, dont YandexGPT, l'équivalent russe de ChatGPT.
Le troisième, Galouchkine, est sur le site de la ville de Vladimir. Tous les trois fonctionnent avec des processeurs graphiques A100 de Nvidia, une génération de puces sortie en 2020.
Selon le média russe indépendant T-Invariant, les trois sont hors service. Yandex, de son côté, n'a pas donné l'état des machines.
Car les remplacer est un vrai problème. Ces puces sont soumises aux contrôles américains à l'exportation. La Russie ne peut les obtenir qu'en petites quantités, sur le marché gris ou le marché noir, c'est-à -dire en contournant les sanctions, et au prix fort. Un expert cité par un média ukrainien estime qu'il « ne sera pas possible de restaurer des supercalculateurs de ce niveau ».
Il faut rappeler que Yandex a eu un parcours mouvementé. Après l'invasion de l'Ukraine, sa maison mère, une société néerlandaise cotée au Nasdaq, s'est retrouvée coincée entre les sanctions occidentales et le Kremlin. Son cofondateur, Arkady Volozh, a dû quitter la direction en 2022, après avoir été placé sur la liste des sanctions de l'Union européenne. Il a ensuite qualifié l'invasion de « barbare ».
J’ai rencontré deux fois Arkady lors de conférences tech, une personne à la fois très discrète et brillante, et qui a su rebondir.
Pour sortir de Russie, la maison mère a dû vendre, et aux conditions de Moscou. Le Kremlin impose une décote d'au moins 50 % aux sociétés des pays qui sanctionnent la Russie, dont les Pays-Bas.
En juillet 2024, Yandex a donc été vendu pour 475 milliards de roubles, environ 5 milliards de dollars, soit la moitié de sa valeur en Bourse, aux dirigeants côté russe de Yandex, à un fonds appartenant au pétrolier Lukoil et à trois investisseurs russes. Plus de 95 % de l'entreprise, de ses revenus et de ses salariés sont passés de l'autre côté, avec la marque Yandex.
La maison mère n'a gardé qu'environ 1 300 salariés, un data center en Finlande et quatre jeunes activités : la voiture autonome, les données pour l'IA, la formation en ligne et le cloud d'IA. Rebaptisée Nebius Group et installée à Amsterdam, elle est devenue un néo-cloud d'IA qui loue de la puissance de calcul avec les puces Nvidia les plus récentes.
En septembre 2025, Microsoft lui a commandé pour plus de 17 milliards de dollars de capacité.
Mais retour à l’Ukraine :
Zelensky a revendiqué l’attaque : c'est la « réponse à l'opération de la Russie contre nos data centers ».
Un haut responsable ukrainien a été plus direct auprès de Politico : il s'agissait de montrer aux Russes « qu'on peut jouer à deux à ce jeu ».


Devant la Douma, la chambre basse du Parlement russe, le ministre russe du Numérique, Maksout Chadaïev, a parlé d'attaques « sans précédent ». Selon une source du quotidien Kommersant, il faudra jusqu'à six mois pour livrer le matériel de remplacement. Ce matériel doit surtout être importé, alors que la Russie est sous sanctions, et deux data centers étaient encore hors ligne quelques jours après les frappes.

Le 14 octobre, ce fut au tour de Sberbank, la première banque du pays. Des drones ont visé un de ses data centers dans la région de Saratov, à proximité d'une grande centrale nucléaire selon le site russe CNews. La banque a confirmé l'attaque, et a assuré que son activité n'avait pas été touchée.
Dans la nuit du 15 au 16 octobre, des drones ont de nouveau visé le site de Yandex à Vladimir. Côté russe, on affirme avoir repoussé l'attaque. Des images satellite publiées par Radio Free Europe montrent que cinq des neuf bâtiments du site avaient été endommagés lors de la frappe du 11 octobre.
Pendant ce temps, l'Ukraine semble tenir. Parkovyi est détruit, mais les données de ses clients tournaient déjà sur des sites de secours dans l'Union européenne.
Ce n'est pas un hasard. Une semaine avant l'invasion de 2022, le Parlement ukrainien avait autorisé la migration des données publiques vers le cloud, y compris hors du pays.
La Russie a fait le choix inverse : depuis 2015, la loi lui impose de stocker les données de ses citoyens sur son territoire.

Les bots russes en panne après les attaques sur les data centers russes ?
Les frappes sur Yandex ont eu un effet inattendu : elles ont relancé le débat sur les bots de propagande russes. C’est difficile de séparer le vrai du faux, mais pour nos abonnés payants, on va aller dans le détail.
Lire l'article complet
S'inscrire maintenant pour lire l'article complet et accéder à tous les articles déstinés aux payants abonnés.
S'abonner