La guerre en Iran a l'air loin de nous, mais elle va avoir des conséquences importantes sur notre quotidien numérique. Elle ajoute de la difficulté à la difficulté et rend l'avenir immédiat illisible. Je pense que tous ceux d'entre nous qui travaillons dans la Tech et dans l'IA vont devoir repenser pas mal de choses et rapidement.
Jusqu'à maintenant l'objectif de Cybernetica était d'apprendre à naviguer dans le numérique de l'incertitude et de faire face à un big shift (Géopolitique, cyber, AI).
Nous sommes entrĂ©s dans le dur. Nous entrons dans l'Ă©conomie de guerre numĂ©rique, oĂč dĂ©sormais la question de la sĂ©curitĂ© des donnĂ©es, des datacenters et des personnes va ĂȘtre critique. Mais pas seulement, nous allons aussi devoir veiller Ă la protection de la rĂ©alitĂ©, qui est un bien commun en risque.
Cette newsletter est une premiĂšre analyse Ă chaud de ce basculement. Exceptionnellement elle est ouverte Ă tous. N'hĂ©sitez pas si vous l'apprĂ©ciez de la partager. Et si vous ne l'ĂȘtes pas encore, pensez Ă devenir membre payant.
Avec cette newsletter, je me vois un peu comme un chef qui vous propose des entrées (des opinions sur un sujet), des plats de résistance (une réflexion plus approfondie) ou des desserts, comme les ciné-clubs, qui sont trÚs appréciés.
Depuis son lancement, jâai fait le choix de maintenir un prix trĂšs bas. Certaines notes valent Ă elles seules plusieurs fois le prix de lâabonnement. Un consultant me disait rĂ©cemment quâune seule de nos newsletters lui avait permis de dĂ©crocher un contrat Ă lâannĂ©e.
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Pour les membres qui seront au forum FIC InCyber, je vous propose que nous nous retrouvions pour un verre et pour échanger sur les questions qui nous taraudent tous.
Introduction

Dans ma prĂ©sentation War GPT: The Age of Generative Warfare Ă l'IHEDN il y a quelques annĂ©es la question d'un scĂ©nario oĂč l'Iran Ă©tait coupĂ© de l'internet Ă©tait dĂ©jĂ prĂ©sente.
L'Iran a souvent Ă©tĂ© une cible cyber pour les Ătats-Unis et IsraĂ«l (Stuxnet, coupure de GitHub) mais aussi un agent actif sur la scĂšne cyber. Nous en avions dĂ©jĂ parlĂ© dans mes toutes premiĂšres newsletters, je n'y reviens pas.
Je vous conseille Ă nouveau ce documentaire incroyable de HBO The Perfect Weapon (et le livre de David E. Sanger).
Le film n'est pas facile à avoir, mais cette conférence au CISS est trÚs intéressante.
Depuis la situation a beaucoup changé car désormais les pays du Golfe sont des acteurs majeurs de l'IA et ont convaincu les grandes plateformes américaines (à coup de milliards de dollars) de créer une zone technologique de premier plan. à terme cette région devait devenir la deuxiÚme zone de cloud et de compute dans le monde (hors Chine).
Il n'y a pas que les influenceurs qui pensaient vivre dans un endroit stable et calme. Amazon Web Services, Microsoft, OpenAI et toute la tech le pensaient aussi. Aujourd'hui, une partie de ces acteurs doivent se dire qu'ils auraient dû réfléchir à leur stratégie dans les pays nordiques et en Europe, notamment en France.
Sauf que les pays nordiques et baltiques historiquement alignés sur les US sont désormais inquiets du manque de soutien de ces derniers vis-à -vis de la guerre en Ukraine et évidemment de l'épisode du Groenland (qui est pour l'instant mis en backburner).
La rĂ©alitĂ©, c'est que si les Ătats du Golfe avaient l'argent pour attirer les acteurs amĂ©ricains, l'Europe vit cette intĂ©gration de plus en plus comme une stratĂ©gie de vassalisation et demande plus de souverainetĂ©.
Cette guerre accélÚre donc la pression sur l'économie des data centers de l'IA car des milliards de dollars de puces Nvidia ont été achetés et n'ont plus de lieu pour les brancher.
Pour ceux qui n'ont pas lu les précédentes newsletters, notre thÚse, c'est qu'il n'y a pas de bulle de l'IA mais une bulle de l'infrastructure IA.
Ce que je trouve trĂšs fascinant, c'est qu'au mĂȘme moment oĂč les clouds du Golfe sont visĂ©s par les drones, que les entreprises rapatrient leurs donnĂ©es sensibles, et que tout le monde commence Ă rĂ©flĂ©chir Ă la question de la sĂ©curitĂ© militarisĂ©e des data centers (comme on a eu Ă le faire pour les cĂąbles sous-marins) Apple sort enfin un laptop avec une capacitĂ© d'exĂ©cution d'IA locale digne de ce nom.
Dans cette newsletter nous allons dresser les contours de ce que semble ĂȘtre la nouvelle Ă©conomie de la guerre numĂ©rique. Entre d'un cĂŽtĂ© l'action de guerre et de l'autre la rĂ©action. C'est un travail Ă chaud avec de nombreuses hypothĂšses.
Je vais commencer par une question simple et difficile Ă la fois.
Qui contrÎle celui qui produit l'analyse qui définit la menace ? Anthropic ? Palantir ? Le département de la Guerre ?
Qui contrÎle l'analyse qui définit la menace ?
Anthropic est devenu, du jour au lendemain, à la fois l'entreprise la plus puissante et la plus menacée de la Tech.
La plus puissante puisque ses produits engendrent des centaines de milliards de baisse sur les marchĂ©s en anticipation de la disruption complĂšte du monde du logiciel, mais aussi des secteurs financiers, mais aussi parce que la hausse spectaculaire de son chiffre d'affaires semble avoir dĂ©vorĂ© celui de ChatGPT avec une valorisation moindre et un positionnement sur l'IA agentique qui semble ĂȘtre "indĂ©tronable".

Pourquoi alors vouloir tout faire pour la "détruire" ?
Les Ătats-Unis n'ont pas pour habitude de dĂ©truire leurs propres champions technologiques, ce qui rend la dĂ©cision du Pentagone assez troublante. Une simple dĂ©nonciation de contrat suffisait. N'oublions pas que toute l'Ă©pargne-retraite du pays repose sur la performance des marchĂ©s. Et Anthropic se prĂ©pare Ă l'une des plus grandes introductions en bourse de l'histoire.
Le combat autour d'Anthropic peut se lire de plusieurs façons : comme un clash entre la Silicon Valley et les acteurs loyaux à l'administration américaine ; ou comme je le disais dans ma précédente newsletter comme un coup de force de Palantir.

La newsletter de la semaine derniĂšre.
Cet acteur trÚs proche de la Maison Blanche a vu ses contrats Maven avec l'armée étendus à 1,3 milliards de dollars. Il n'est pas possible de montrer des signes de faiblesse.
Le Maven Smart System, lancé en 2017 sous le nom Project Maven (Algorithmic Warfare Cross-Functional Team), agrÚge satellites, drones, capteurs au sol et avions de surveillance.

Mais sa création n'a pas été simple. En 2018 des milliers d'employés Google (dont Meredith Whittaker de Signal) ont signé une pétition contre leur implication dans Project Maven. Google s'est retiré. Palantir a repris le contrat. Aujourd'hui les contractors incluent Palantir, Anduril, Amazon Web Services, et jusqu'à récemment Anthropic.
La guerre en Iran semble ĂȘtre la premiĂšre guerre numĂ©rique Ă faire un usage aussi massif des grands modĂšles de langages (les IA de type ChatGPT ou Claude). Le directeur de la NGA (National Geospatial-Intelligence Agency) vient d'annoncer que pendant Operation Epic Fury, 20 analystes ont fait le travail de 2 000 pendant la guerre du Golfe.
Cette "compression de la décision" amÚne évidemment son lot de questions éthiques. Le site phrasemaker estime qu'un choix de cible, c'est-à -dire une décision de vie ou de mort, est faite toutes les 20 à 45 secondes.
Si les chiffres sont impressionnants (ou horrifiques), ils masquent deux réalités importantes.
La premiÚre : le monopole des agences de renseignement est terminé.
Bilawall Sidhu, un ancien product manager de Google Maps, s'appuyant sur des données open source, a utilisé le systÚme agentique OpenClaw pour récupérer toutes les données avant que les caches soient effacées et a reconstitué chez lui un poste de commandement géospatial.

Nommé WorldView il est capable de nous donner par exemple un replay minute par minute de la premiÚre journée d'attaque sur l'Iran.
à remarquer que le titre de la vidéo est bien Ex-Google Maps PM Vibe Coded Palantir In a Weekend (Palantir Noticed)
La semaine derniÚre nous parlions de cette possiblité qui est désormais une réalité.
La seconde réalité est plus feutrée et plus fondamentale.
Qui a le pouvoir de définir la menace ?
Ce qui se joue en ce moment n'est pas seulement l'accÚs à des marchés ou à des contrats, mais le fait de définir qui a le pouvoir de produire l'analyse qui servira ensuite de base à la décision militaire et politique.
Des IA comme Claude, connectées aux bonnes données, permettent de renforcer le narratif que souhaite l'administration, mais aussi de le déconstruire plus facilement.
Nous avons souvent parlĂ© de l'ingĂ©rence informationnelle, de la guerre Ă©pistĂ©mique pour parler de l'action des Russes en Europe et aux Ătats-Unis, mais dĂ©sormais cette bataille a lieu au cĆur mĂȘme de l'appareil de renseignement et de l'armĂ©e. L'objectif, c'est le contrĂŽle des outils cognitifs et la capture politique de l'interprĂ©tation du rĂ©el.
Dans notre Úre de la post-réalité, contrÎler les outils cognitifs, c'est contrÎler la maniÚre dont une société comprend la menace.
Avec une question vertigineuse : Qui a encore le droit de produire une lecture légitime et alternative de la menace ?
Rappelez-vous il y a 20 ans.
Pendant la prĂ©paration de la guerre en Irak, Donald Rumsfeld a fait fonctionner au Pentagone une "chaĂźne" d'analyse parallĂšle pour pousser vers les dĂ©cideurs militaires et politiques des lectures du renseignement plus alignĂ©es avec l'objectif d'invasion. Ă la manĆuvre, on retrouve notamment Paul Wolfowitz, ancien membre de la Team B dĂšs 1976.

relire notre newsletter qui est consacrée à la Team B
Team B, c'est ce groupe d'experts extĂ©rieurs qui avait Ă©tĂ© constituĂ© Ă l'Ă©poque pour contester les estimations de la CIA sur l'URSS et dĂ©fendre l'idĂ©e que le renseignement officiel sous-estimait la menace soviĂ©tique. Wolfowitz, l'un des plus brillants nĂ©oconservateurs, transpose la mĂȘme matrice intellectuelle Ă l'Irak. En tant que numĂ©ro deux du Pentagone, il se retrouve au cĆur du dispositif politique qui va mettre en avant la question des armes de destruction massive et les liens supposĂ©s entre l'Irak et al-QaĂŻda.
C'est l'affaire Plame qui révÚle au grand public ce qui aurait dû rester secret. Tout démarre avec une tribune de Joseph Wilson. Il conteste publiquement l'un des arguments centraux utilisés pour justifier la guerre, celui de l'uranium du Niger.
Peu aprĂšs, l'identitĂ© de son Ă©pouse, Valerie Plame, officier clandestin de la CIA, est divulguĂ©e Ă la presse, ce qui transforme une controverse sur la fabrication du dossier irakien en scandale politique et judiciaire majeur. Pour protĂ©ger le narratif de la guerre, l'administration Bush Ă©tait prĂȘte Ă tout, y compris outer un agent actif du renseignement amĂ©ricain, un fil rouge qui a Ă©normĂ©ment choquĂ©. L'enquĂȘte conduira Ă la condamnation de Scooter Libby, directeur de cabinet de Dick Cheney, pour parjure, obstruction Ă la justice et fausses dĂ©clarations. George W. Bush commutera sa peine de prison le 2 juillet 2007, puis Donald Trump lui accorde une grĂące complĂšte le 13 avril 2018.
Fair Game (2010) le film inspiré de l'histoire
Aujourd'hui, mĂȘme si les entreprises de la Tech (je dĂ©teste ce mot) ont des outils bien plus puissants, semble-t-il, que ceux du Pentagone, ce dernier souhaite se rĂ©server le droit exclusif de les utiliser comme bon lui semble, et notamment pour construire le narratif guerrier dont il aurait besoin.
L'IA devient donc l'outil indispensable de la post-rĂ©alitĂ© militaire du dĂ©but de l'annĂ©e 2026. L'affaire Anthropic MinistĂšre de la guerre est donc loin d'ĂȘtre terminĂ©e.
La Defense Tech piégée par l'accélération géopolitique

La guerre en Iran nous projette dans le dur de la guerre moderne. Une guerre dont la grammaire a été essentiellement inventée au fil de l'eau par les Russes et les Ukrainiens sur les champs de bataille.
Il a créé Ă©galement de nouveaux appĂ©tits dans le monde de la tech : crĂ©ation du secteur de la defense tech, leadĂ© par Andreessen Horowitz et Peter Thiel aux Ătats-Unis, mais aussi en France et surtout en Allemagne.
Tout le monde imagine un monde oĂč l'IA, les drones jetables vendus comme du SaaS (Software as a Service) seront des marchĂ©s juteux.
Les PowerPoints sont incroyablement lĂ©chĂ©s, et tout le monde tente Ă coups de millions de faire tester leurs produits en Ukraine, meilleure pub pour dire qu'ils sont prĂȘts pour les conflits modernes. Palantir, nous l'avions expliquĂ©, s'y est rendu surtout pour s'approvisionner en donnĂ©es.
La question principale pour la défense tech en 2026 est plutÎt : Que vaut une innovation si elle ne survit pas au réel ?
La guerre réelle détruit toujours plus vite les PowerPoints que les bombes. Cette année sera celle de la déconstruction du mythe ?
Les récents déboires d'Anduril et de Helsing illustrent les difficultés à implémenter sur le court terme ces nouvelles approches.
Anduril, la star amĂ©ricaine du secteur, a envoyĂ© ses drones en Ukraine. Seuls 10 Ă 15% ont atteint leur cible. Les Ukrainiens ont arrĂȘtĂ© de les utiliser en 2024. Trop de crashs, trop de cibles ratĂ©es, trop vulnĂ©rables au brouillage russe.
Helsing, le champion européen financé par l'Allemagne, n'a pas fait mieux. Bloomberg a révélé en janvier 2026 que l'Ukraine et l'Allemagne ont suspendu les commandes de son drone phare : seulement 25% de réussite au décollage, des composants IA manquants, et une vulnérabilité au brouillage russe. Helsing conteste ces rapports, et depuis mars 2026 des sources russes signalent que le drone progresse.
Mais la vraie surprise du conflit, c'est le LUCAS (Low-cost Uncrewed Combat Attack System), un clone direct du Shahed-136 iranien, rétro-ingénié par SpektreWorks, une PME de l'Arizona. Son coût unitaire : $35 000, avec un objectif du Pentagone à $5 000. C'est le drone que le U.S. Central Command a utilisé pour la premiÚre fois en combat pendant Operation Epic Fury.

L'ironie est totale : l'armée la plus puissante du monde bombarde l'Iran avec la copie de son propre drone.
Les prix racontent une histoire à eux seuls. Le coût de production iranien du Shahed-136 est estimé entre $20 000 et $50 000 l'unité. La Russie elle les a payés bien plus cher : $375 000 l'unité au départ, négocié à $193 000 pour 6 000 unités. Le contrat total incluant le transfert de technologie : $1,75 milliard payé en lingots d'or, transportés par avion vers Téhéran pour contourner les sanctions bancaires. Un retour au troc médiéval pour financer la technologie la plus efficace.
L'année 2026 aura été l'année du retour au réel. Fini les startuppeurs qui se sont découvert une nouvelle vocation et la défense tech PowerPoint ? On va voir.
Et la France ?
Comme tous les autres pays, des divisions IA militaires ont été construites, avec des profils souvent issus des Big Tech qui espéraient avoir plus de temps pour installer leur vision.

L'AMIAD (Agence ministĂ©rielle pour l'intelligence artificielle de dĂ©fense), lancĂ©e il y a moins d'un an, est censĂ©e transformer l'IA en capacitĂ©s rĂ©ellement utilisables par les armĂ©es. C'est elle qui a mis en place les partenariats avec Mistral AI et tous les acteurs de la dĂ©fense tech. Mais le modĂšle français reste pilotĂ© par l'Ătat : c'est lui qui fixe la doctrine et ouvre la porte aux startups. Le contraire du mode survie ukrainien.
Mistral n'est pas encore au niveau d'Anthropic sur les questions agentiques. Il y a donc un dilemme similaire à celui des grandes entreprises : utiliser Claude et créer une dépendance économique et cognitive, ou lorgner vers les modÚles open source chinois qu'il est possible de jailbreaker, pour les débrider ?
Et si la seule question Ă se poser Ă©tait : Quand la vie des soldats sur le champ de bataille est en jeu, les produits utlisĂ©s doivent-ils ĂȘtre les plus efficaces ?
La dualité comme bombe à retardement
La tech duale (c'est a dire à la fois civile et militaire) était le mot sur toutes les bouches.
Dans l'économie de guerre numérique cela devient un risque qui n'a pas été pensé jusqu'au bout. Tout logiciel de defense tech qui tournerait dans un data center identifiable expose ce dernier à des attaques. C'est un peu comme mettre le dépÎt de munitions à cÎté de l'hÎpital.
C'est la premiÚre leçon que nous avons appris de la guerre en Iran.

Les attaques sur les data centers Amazon, l'hébergeur de Claude par ailleurs, ont semé la panique. Des interruptions de services bancaires et en ligne sont signalées au Moyen-Orient. Amazon déplace de la capacité vers d'autres régions, augmentant la charge et ralentissant les services globalement. Les utilisateurs signalent des problÚmes de VPN et une augmentation du ping.
L'Iran a aussi frappé des data centers Microsoft dans le Golfe. L'agence de presse iranienne Fars News a explicitement justifié la frappe de Bahreïn en affirmant que ce datacenter supportait les opérations de la 5Úme Flotte américaine.
C'est la fin du mythe du cloud "civil" neutre en temps de guerre.
Que comprendre de ces frappes?
Voici une chronologie détaillée des premiers événements qui ont secoué l'infrastructure numérique du Golfe au début du mois de mars 2026.

Depuis les frappes, on observe un transfert massif de workloads vers les serveurs de Francfort, Paris et Dublin. Les infrastructures européennes sont sous une tension inédite, avec des coûts de bande passante qui explosent.
Peut-on encore considérer les infrastructures numériques comme neutres ?
Le Golfe Ă©tait censĂ© ĂȘtre le terrain d'essai de la thĂšse du cloud souverain. Tous les grands hyperscalers ont fait le mĂȘme pari simultanĂ©ment : les gouvernements du Golfe veulent leurs donnĂ©es onshore, sous leurs propres cadres rĂ©glementaires, proches de leurs populations, contribuant au dĂ©veloppement de leurs propres capacitĂ©s d'IA. Microsoft, Google, AWS, Oracle, tous ont engagĂ© des buildouts de plusieurs milliards de dollars sur cette thĂšse ces trois derniĂšres annĂ©es.
La thÚse qui supposait que le Golfe était un environnement d'exploitation stable pour de l'infrastructure numérique long terme a volé en éclat. C'est une décennie de confiance qui est mise à mal.
Quelques anecdotes :
- Lors de l'attaque d'Abu Dhabi les capteurs du bĂątiment ont envoyĂ© des alertes de maintenance automatique aux techniciens de garde quelques secondes avant l'explosion, illustrant ce moment surrĂ©aliste oĂč le diagnostic logiciel prĂ©cĂšde de peu la destruction physique.
- On raconte que dans le datacenter d'Azure à Doha , les systÚmes d'extinction d'incendie se sont déclenchés automatiquement suite à l'onde de choc, noyant sous un gaz inerte des serveurs qui n'avaient pas été touchés par le missile. C'est le paradoxe de la défense automatisée : elle détruit parfois par erreur ce qu'elle devait protéger.
Ăvidemment cela va obligatoirement avoir un impact dans la contractualisation des assurances des datacenters, des surcoĂ»ts un peu similaires Ă ceux qui avaient suivi l'incendie des datacenters d'OVH.
Cela pose aussi la question de la conformité du secteur qui n'est pas habitué à ce genre d'incident et qui va devoir évoluer rapidement.

Les gens de l'IA deviennent aussi des cibles
La plupart des patrons des sociétés de la tech sont déjà protégés. L'un d'entre eux, que j'avais vu l'année derniÚre, m'avait confié qu'il avait une équipe d'anciens Navy SEALs en charge de sa protection. Dans Terminator 2, Sarah Connor tentait de tuer l'ingénieur de Cyberdyne qui sera à l'origine de Skynet. Dans le film Transcendance, des terroristes tuent les principaux chercheurs en IA.
Une scĂšne qui n'est pas dans le montage final de Terminator 2.
Est-ce que cela veut dire que pour arrĂȘter la marche du progrĂšs ou faire basculer l'issue d'une guerre, les ingĂ©nieurs qui travaillent dans l'IA deviennent des cibles ? Comme l'ont Ă©tĂ© de nombreux scientifiques en charge de programmes nuclĂ©aires ? Des questions vertigineuses.
La dualité des Big Tech est-elle vraiment assumée ?
Quelque chose a changé depuis les débuts chaotiques du projet Maven. La dualité civile et militaire est désormais assumée chez Google, Amazon et Meta. Elle fait partie du business model.
L'IA sauve des vies et en mĂȘme temps elle peut tuer, depuis des serveurs distants de quelques mĂštres.
Mais il y a une autre dualitĂ© avec laquelle nous allons devoir apprendre Ă vivre, celle oĂč la rĂ©alitĂ© et la post-rĂ©alitĂ© s'entrechoquent.
Nous allons peut-ĂȘtre aussi devoir rĂ©flĂ©chir Ă la finalitĂ© des outils que nous utilisons tous les jours pour organiser nos vies personnelles et professionnelles.
Le combat au cĆur du Pentagone que nous dĂ©crivions un peu plus haut est peut-ĂȘtre celui que nous allons tous devoir affronter un jour ou l'autre.
Dans un monde oĂč la guerre, l'IA et la production du rĂ©el fusionnent, comment conserver une autonomie de jugement, une souverainetĂ© effective et un rapport non falsifiĂ© au rĂ©el ?

C'est désormais la question centrale et pour l'instant nous n'avons pas de bonnes réponses.
Conclusion
Le rĂ©gime iranien est brutal, complexe, mais il a pendant des dĂ©cennies laissĂ© produire des Ćuvres magnifiques. Le grand risque c'est que la tolĂ©rance Ă la diffĂ©rence, Ă l'altĂ©ritĂ©, ne soit plus vue comme une force, comme un moteur.
C'est en tombant sur un post sur Instagram que j'ai revu cette scÚne émouvante du film d'Abbas Kiarostami, Le Vent nous emportera.
The Wind will carry us (1999)
Il m'a fallu des années pour comprendre la beauté et la puissance du cinéma iranien. La scÚne est vers la fin du film. Behzad, le journaliste de Téhéran qui attend depuis des jours qu'une vieille femme meure dans ce village perdu du Kurdistan, monte à l'arriÚre de la moto du médecin. Ils traversent les collines, les champs de blé doré, les routes de terre. Le vent, la lumiÚre, le paysage immense.
Et le médecin lui dit, en roulant, que la mort est bien pire que la vieillesse. Que quand on ferme les yeux sur ce monde, sur cette beauté, sur les merveilles de la nature, c'est pour toujours. Que personne n'est revenu de l'autre cÎté pour nous dire si c'était bien.
Préférez le présent à ces belles promesses.
C'est un film sur un homme qui vient documenter la mort des autres et qui découvre qu'il ne sait pas vivre. C'est un film sur l'écart entre ceux qui observent et ceux qui savent.

RĂ©flĂ©chir par soi-mĂȘme dans un monde oĂč la pensĂ©e est prĂ©calculĂ©e est le nouvel acte de rĂ©sistance ultime, le seul pour lequel il vaille de se battre.
A bientĂŽt!
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