🔴 La transition douloureuse vers l'économie de guerre numérique

Quand le réel se rappelle à nous, c'est à ce moment qu'on espère s'être bien préparé

🔴 La transition douloureuse vers l'économie de guerre numérique

Bonjour à tous,

La guerre en Iran a l'air loin de nous, mais elle va avoir des conséquences importantes sur notre quotidien numérique. Elle ajoute de la difficulté à la difficulté et rend l'avenir immédiat illisible. Je pense que tous ceux d'entre nous qui travaillons dans la Tech et dans l'IA vont devoir repenser pas mal de choses et rapidement.

Jusqu'à maintenant l'objectif de Cybernetica était d'apprendre à naviguer dans le numérique de l'incertitude et de faire face à un big shift (Géopolitique, cyber, AI).

Nous sommes entrés dans le dur. Nous entrons dans l'économie de guerre numérique, où désormais la question de la sécurité des données, des datacenters et des personnes va être critique. Mais pas seulement, nous allons aussi devoir veiller à la protection de la réalité, qui est un bien commun en risque.

Cette newsletter est une première analyse à chaud de ce basculement. Exceptionnellement elle est ouverte à tous. N'hésitez pas si vous l'appréciez de la partager. Et si vous ne l'êtes pas encore, pensez à devenir membre payant.


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Avec cette newsletter, je me vois un peu comme un chef qui vous propose des entrées (des opinions sur un sujet), des plats de résistance (une réflexion plus approfondie) ou des desserts, comme les ciné-clubs, qui sont très appréciés.

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Pour les membres qui seront au forum FIC InCyber, je vous propose que nous nous retrouvions pour un verre et pour échanger sur les questions qui nous taraudent tous.


Introduction

Merci à Augustin Scalbert (IHEDN) pour la photo.

Dans ma présentation War GPT: The Age of Generative Warfare à l'IHEDN il y a quelques années la question d'un scénario où l'Iran était coupé de l'internet était déjà présente.

L'Iran a souvent été une cible cyber pour les États-Unis et Israël (Stuxnet, coupure de GitHub) mais aussi un agent actif sur la scène cyber. Nous en avions déjà parlé dans mes toutes premières newsletters, je n'y reviens pas.

Je vous conseille à nouveau ce documentaire incroyable de HBO The Perfect Weapon (et le livre de David E. Sanger).

Le film n'est pas facile à avoir, mais cette conférence au CISS est très intéressante.

Depuis la situation a beaucoup changé car désormais les pays du Golfe sont des acteurs majeurs de l'IA et ont convaincu les grandes plateformes américaines (à coup de milliards de dollars) de créer une zone technologique de premier plan. À terme cette région devait devenir la deuxième zone de cloud et de compute dans le monde (hors Chine).

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Deux trillions ont été engagés (pas forcément investis) sur les dix consacrés à l'infrastructure mondiale d'IA. Ce que cette guerre détruit en premier, c'est l'idée que les pays du Golfe sont le meilleur endroit pour y mettre du stockage de données et de compute. Et pour un moment.

Il n'y a pas que les influenceurs qui pensaient vivre dans un endroit stable et calme. Amazon Web Services, Microsoft, OpenAI et toute la tech le pensaient aussi. Aujourd'hui, une partie de ces acteurs doivent se dire qu'ils auraient dû réfléchir à leur stratégie dans les pays nordiques et en Europe, notamment en France.

Sauf que les pays nordiques et baltiques historiquement alignés sur les US sont désormais inquiets du manque de soutien de ces derniers vis-à-vis de la guerre en Ukraine et évidemment de l'épisode du Groenland (qui est pour l'instant mis en backburner).

La réalité, c'est que si les États du Golfe avaient l'argent pour attirer les acteurs américains, l'Europe vit cette intégration de plus en plus comme une stratégie de vassalisation et demande plus de souveraineté.

Cette guerre accélère donc la pression sur l'économie des data centers de l'IA car des milliards de dollars de puces Nvidia ont été achetés et n'ont plus de lieu pour les brancher.

Pour ceux qui n'ont pas lu les précédentes newsletters, notre thèse, c'est qu'il n'y a pas de bulle de l'IA mais une bulle de l'infrastructure IA.

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Il se construit plus de data centers aux États-Unis que de bureaux. Leur financement ressemble de plus en plus à ce que l'on a connu en 2008. Est-ce que cette guerre va accélérer l'explosion de la bulle des data centers ? Ou recentrer le capital de ces derniers vers l'Europe ? Nul ne le sait pour l'instant.

Ce que je trouve très fascinant, c'est qu'au même moment où les clouds du Golfe sont visés par les drones, que les entreprises rapatrient leurs données sensibles, et que tout le monde commence à réfléchir à la question de la sécurité militarisée des data centers (comme on a eu à le faire pour les câbles sous-marins) Apple sort enfin un laptop avec une capacité d'exécution d'IA locale digne de ce nom.

Dans cette newsletter nous allons dresser les contours de ce que semble être la nouvelle économie de la guerre numérique. Entre d'un côté l'action de guerre et de l'autre la réaction. C'est un travail à chaud avec de nombreuses hypothèses.

Je vais commencer par une question simple et difficile à la fois.

Qui contrôle celui qui produit l'analyse qui définit la menace ? Anthropic ? Palantir ? Le département de la Guerre ?

Qui contrôle l'analyse qui définit la menace ?

Anthropic est devenu, du jour au lendemain, à la fois l'entreprise la plus puissante et la plus menacée de la Tech.

La plus puissante puisque ses produits engendrent des centaines de milliards de baisse sur les marchés en anticipation de la disruption complète du monde du logiciel, mais aussi des secteurs financiers, mais aussi parce que la hausse spectaculaire de son chiffre d'affaires semble avoir dévoré celui de ChatGPT avec une valorisation moindre et un positionnement sur l'IA agentique qui semble être "indétronable".

En février 2026, Anthropic a atteint une valorisation record de 380 milliards de dollars, portée par le succès de Claude Code et ses performances sur l'IA agentique, dépassant les attentes de revenus face à ChatGPT.

Pourquoi alors vouloir tout faire pour la "détruire" ?

Les États-Unis n'ont pas pour habitude de détruire leurs propres champions technologiques, ce qui rend la décision du Pentagone assez troublante. Une simple dénonciation de contrat suffisait. N'oublions pas que toute l'épargne-retraite du pays repose sur la performance des marchés. Et Anthropic se prépare à l'une des plus grandes introductions en bourse de l'histoire.

Le combat autour d'Anthropic peut se lire de plusieurs façons : comme un clash entre la Silicon Valley et les acteurs loyaux à l'administration américaine ; ou comme je le disais dans ma précédente newsletter comme un coup de force de Palantir.

La guerre est-elle une donnée comme une autre ?
Le conflit entre Anthropic et le Pentagone n’est pas ce que l’on croit.

La newsletter de la semaine dernière.

Cet acteur très proche de la Maison Blanche a vu ses contrats Maven avec l'armée étendus à 1,3 milliards de dollars. Il n'est pas possible de montrer des signes de faiblesse.

Le Maven Smart System, lancé en 2017 sous le nom Project Maven (Algorithmic Warfare Cross-Functional Team), agrège satellites, drones, capteurs au sol et avions de surveillance.

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Bryan Clark du Hudson Institute le compare à une application Uber. On peut aussi le comparer au fameux "god's eye", le système de surveillance globale de la NSA, qui permettait une analyse en temps réel.
une des très rares photos de l'interieur de la NSA dans les années 80.

Mais sa création n'a pas été simple. En 2018 des milliers d'employés Google (dont Meredith Whittaker de Signal) ont signé une pétition contre leur implication dans Project Maven. Google s'est retiré. Palantir a repris le contrat. Aujourd'hui les contractors incluent Palantir, Anduril, Amazon Web Services, et jusqu'à récemment Anthropic.

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Il est tout de même fascinant, ou troublant, de voir le Pentagone remplacer l'un de ses fournisseurs les plus critiques au moment même d'une opération militaire de très grande envergure.

La guerre en Iran semble être la première guerre numérique à faire un usage aussi massif des grands modèles de langages (les IA de type ChatGPT ou Claude). Le directeur de la NGA (National Geospatial-Intelligence Agency) vient d'annoncer que pendant Operation Epic Fury, 20 analystes ont fait le travail de 2 000 pendant la guerre du Golfe.

Cette "compression de la décision" amène évidemment son lot de questions éthiques. Le site phrasemaker estime qu'un choix de cible, c'est-à-dire une décision de vie ou de mort, est faite toutes les 20 à 45 secondes.

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C'est ce qu'on appelle le "targeting à la chaîne". Pendant la Guerre du Golfe de 1991, la validation d'une cible prenait des heures, voire des jours. Cette rupture de rythme est peut-être la transformation la plus radicale et la moins visible de cette guerre.

Si les chiffres sont impressionnants (ou horrifiques), ils masquent deux réalités importantes.

La première : le monopole des agences de renseignement est terminé.

Bilawall Sidhu, un ancien product manager de Google Maps, s'appuyant sur des données open source, a utilisé le système agentique OpenClaw pour récupérer toutes les données avant que les caches soient effacées et a reconstitué chez lui un poste de commandement géospatial.

Nommé WorldView il est capable de nous donner par exemple un replay minute par minute de la première journée d'attaque sur l'Iran.

À remarquer que le titre de la vidéo est bien Ex-Google Maps PM Vibe Coded Palantir In a Weekend (Palantir Noticed)

La semaine dernière nous parlions de cette possiblité qui est désormais une réalité.

La seconde réalité est plus feutrée et plus fondamentale.

Qui a le pouvoir de définir la menace ?

Ce qui se joue en ce moment n'est pas seulement l'accès à des marchés ou à des contrats, mais le fait de définir qui a le pouvoir de produire l'analyse qui servira ensuite de base à la décision militaire et politique.

Des IA comme Claude, connectées aux bonnes données, permettent de renforcer le narratif que souhaite l'administration, mais aussi de le déconstruire plus facilement.

Nous avons souvent parlé de l'ingérence informationnelle, de la guerre épistémique pour parler de l'action des Russes en Europe et aux États-Unis, mais désormais cette bataille a lieu au cœur même de l'appareil de renseignement et de l'armée. L'objectif, c'est le contrôle des outils cognitifs et la capture politique de l'interprétation du réel.

Dans notre ère de la post-réalité, contrôler les outils cognitifs, c'est contrôler la manière dont une société comprend la menace.

Avec une question vertigineuse : Qui a encore le droit de produire une lecture légitime et alternative de la menace ?

Rappelez-vous il y a 20 ans.

Pendant la préparation de la guerre en Irak, Donald Rumsfeld a fait fonctionner au Pentagone une "chaîne" d'analyse parallèle pour pousser vers les décideurs militaires et politiques des lectures du renseignement plus alignées avec l'objectif d'invasion. À la manœuvre, on retrouve notamment Paul Wolfowitz, ancien membre de la Team B dès 1976.

🔴 Les artisans de l’impensé
Réflexions sur l’impossibilité de l’impossible

relire notre newsletter qui est consacrée à la Team B

Team B, c'est ce groupe d'experts extérieurs qui avait été constitué à l'époque pour contester les estimations de la CIA sur l'URSS et défendre l'idée que le renseignement officiel sous-estimait la menace soviétique. Wolfowitz, l'un des plus brillants néoconservateurs, transpose la même matrice intellectuelle à l'Irak. En tant que numéro deux du Pentagone, il se retrouve au cœur du dispositif politique qui va mettre en avant la question des armes de destruction massive et les liens supposés entre l'Irak et al-Qaïda.

C'est l'affaire Plame qui révèle au grand public ce qui aurait dû rester secret. Tout démarre avec une tribune de Joseph Wilson. Il conteste publiquement l'un des arguments centraux utilisés pour justifier la guerre, celui de l'uranium du Niger.

Peu après, l'identité de son épouse, Valerie Plame, officier clandestin de la CIA, est divulguée à la presse, ce qui transforme une controverse sur la fabrication du dossier irakien en scandale politique et judiciaire majeur. Pour protéger le narratif de la guerre, l'administration Bush était prête à tout, y compris outer un agent actif du renseignement américain, un fil rouge qui a énormément choqué. L'enquête conduira à la condamnation de Scooter Libby, directeur de cabinet de Dick Cheney, pour parjure, obstruction à la justice et fausses déclarations. George W. Bush commutera sa peine de prison le 2 juillet 2007, puis Donald Trump lui accorde une grâce complète le 13 avril 2018.

Fair Game (2010) le film inspiré de l'histoire

Aujourd'hui, même si les entreprises de la Tech (je déteste ce mot) ont des outils bien plus puissants, semble-t-il, que ceux du Pentagone, ce dernier souhaite se réserver le droit exclusif de les utiliser comme bon lui semble, et notamment pour construire le narratif guerrier dont il aurait besoin.

L'IA devient donc l'outil indispensable de la post-réalité militaire du début de l'année 2026. L'affaire Anthropic Ministère de la guerre est donc loin d'être terminée.

La Defense Tech piégée par l'accélération géopolitique

La guerre en Iran nous projette dans le dur de la guerre moderne. Une guerre dont la grammaire a été essentiellement inventée au fil de l'eau par les Russes et les Ukrainiens sur les champs de bataille.

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Ce conflit a rapidement généré une onde de choc, la plupart des armées du monde découvrant que leur équipement, leurs procédures et même les entraînements de leurs soldats n'étaient plus vraiment adaptés.

Il a créé également de nouveaux appétits dans le monde de la tech : création du secteur de la defense tech, leadé par Andreessen Horowitz et Peter Thiel aux États-Unis, mais aussi en France et surtout en Allemagne.

Tout le monde imagine un monde où l'IA, les drones jetables vendus comme du SaaS (Software as a Service) seront des marchés juteux.

Les PowerPoints sont incroyablement léchés, et tout le monde tente à coups de millions de faire tester leurs produits en Ukraine, meilleure pub pour dire qu'ils sont prêts pour les conflits modernes. Palantir, nous l'avions expliqué, s'y est rendu surtout pour s'approvisionner en données.

La question principale pour la défense tech en 2026 est plutôt : Que vaut une innovation si elle ne survit pas au réel ?

La guerre réelle détruit toujours plus vite les PowerPoints que les bombes. Cette année sera celle de la déconstruction du mythe ?

Les récents déboires d'Anduril et de Helsing illustrent les difficultés à implémenter sur le court terme ces nouvelles approches.

Anduril, la star américaine du secteur, a envoyé ses drones en Ukraine. Seuls 10 à 15% ont atteint leur cible. Les Ukrainiens ont arrêté de les utiliser en 2024. Trop de crashs, trop de cibles ratées, trop vulnérables au brouillage russe.

Helsing, le champion européen financé par l'Allemagne, n'a pas fait mieux. Bloomberg a révélé en janvier 2026 que l'Ukraine et l'Allemagne ont suspendu les commandes de son drone phare : seulement 25% de réussite au décollage, des composants IA manquants, et une vulnérabilité au brouillage russe. Helsing conteste ces rapports, et depuis mars 2026 des sources russes signalent que le drone progresse.

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Les Ukrainiens ont fini par ne compter que sur eux-mêmes. Sur le million de drones déployés dans cette guerre, 96% sont faits par eux.

Mais la vraie surprise du conflit, c'est le LUCAS (Low-cost Uncrewed Combat Attack System), un clone direct du Shahed-136 iranien, rétro-ingénié par SpektreWorks, une PME de l'Arizona. Son coût unitaire : $35 000, avec un objectif du Pentagone à $5 000. C'est le drone que le U.S. Central Command a utilisé pour la première fois en combat pendant Operation Epic Fury.

L'ironie est totale : l'armée la plus puissante du monde bombarde l'Iran avec la copie de son propre drone.

Les prix racontent une histoire à eux seuls. Le coût de production iranien du Shahed-136 est estimé entre $20 000 et $50 000 l'unité. La Russie elle les a payés bien plus cher : $375 000 l'unité au départ, négocié à $193 000 pour 6 000 unités. Le contrat total incluant le transfert de technologie : $1,75 milliard payé en lingots d'or, transportés par avion vers Téhéran pour contourner les sanctions bancaires. Un retour au troc médiéval pour financer la technologie la plus efficace.

L'année 2026 aura été l'année du retour au réel. Fini les startuppeurs qui se sont découvert une nouvelle vocation et la défense tech PowerPoint ? On va voir.

Et la France ?

Comme tous les autres pays, des divisions IA militaires ont été construites, avec des profils souvent issus des Big Tech qui espéraient avoir plus de temps pour installer leur vision.

Signature du partenariat Mistral AMIAD

L'AMIAD (Agence ministérielle pour l'intelligence artificielle de défense), lancée il y a moins d'un an, est censée transformer l'IA en capacités réellement utilisables par les armées. C'est elle qui a mis en place les partenariats avec Mistral AI et tous les acteurs de la défense tech. Mais le modèle français reste piloté par l'État : c'est lui qui fixe la doctrine et ouvre la porte aux startups. Le contraire du mode survie ukrainien.

Mistral n'est pas encore au niveau d'Anthropic sur les questions agentiques. Il y a donc un dilemme similaire à celui des grandes entreprises : utiliser Claude et créer une dépendance économique et cognitive, ou lorgner vers les modèles open source chinois qu'il est possible de jailbreaker, pour les débrider ?

Et si la seule question à se poser était : Quand la vie des soldats sur le champ de bataille est en jeu, les produits utlisés doivent-ils être les plus efficaces ?

La dualité comme bombe à retardement

La tech duale (c'est a dire à la fois civile et militaire) était le mot sur toutes les bouches.

Dans l'économie de guerre numérique cela devient un risque qui n'a pas été pensé jusqu'au bout. Tout logiciel de defense tech qui tournerait dans un data center identifiable expose ce dernier à des attaques. C'est un peu comme mettre le dépôt de munitions à côté de l'hôpital.

C'est la première leçon que nous avons appris de la guerre en Iran.

Data centers dans le Golfe (2025)

Les attaques sur les data centers Amazon, l'hébergeur de Claude par ailleurs, ont semé la panique. Des interruptions de services bancaires et en ligne sont signalées au Moyen-Orient. Amazon déplace de la capacité vers d'autres régions, augmentant la charge et ralentissant les services globalement. Les utilisateurs signalent des problèmes de VPN et une augmentation du ping.

L'Iran a aussi frappé des data centers Microsoft dans le Golfe. L'agence de presse iranienne Fars News a explicitement justifié la frappe de Bahreïn en affirmant que ce datacenter supportait les opérations de la 5ème Flotte américaine.

C'est la fin du mythe du cloud "civil" neutre en temps de guerre.

Que comprendre de ces frappes?

Voici une chronologie détaillée des premiers événements qui ont secoué l'infrastructure numérique du Golfe au début du mois de mars 2026.

Source Cybernetica.fr

Depuis les frappes, on observe un transfert massif de workloads vers les serveurs de Francfort, Paris et Dublin. Les infrastructures européennes sont sous une tension inédite, avec des coûts de bande passante qui explosent.

Peut-on encore considérer les infrastructures numériques comme neutres ?

Le Golfe était censé être le terrain d'essai de la thèse du cloud souverain. Tous les grands hyperscalers ont fait le même pari simultanément : les gouvernements du Golfe veulent leurs données onshore, sous leurs propres cadres réglementaires, proches de leurs populations, contribuant au développement de leurs propres capacités d'IA. Microsoft, Google, AWS, Oracle, tous ont engagé des buildouts de plusieurs milliards de dollars sur cette thèse ces trois dernières années.

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C'est aussi l'échec du "Multicloud" géographique : Beaucoup d'entreprises pensaient être en sécurité en répartissant leurs données entre Dubaï (AWS), Doha (Azure) et Dammam (Google). En frappant les trois, l'Iran prouve que la proximité géographique annule l'avantage de la diversité technique.

La thèse qui supposait que le Golfe était un environnement d'exploitation stable pour de l'infrastructure numérique long terme a volé en éclat. C'est une décennie de confiance qui est mise à mal.

Quelques anecdotes :

  • Lors de l'attaque d'Abu Dhabi les capteurs du bâtiment ont envoyé des alertes de maintenance automatique aux techniciens de garde quelques secondes avant l'explosion, illustrant ce moment surréaliste où le diagnostic logiciel précède de peu la destruction physique.
  • On raconte que dans le datacenter d'Azure à Doha , les systèmes d'extinction d'incendie se sont déclenchés automatiquement suite à l'onde de choc, noyant sous un gaz inerte des serveurs qui n'avaient pas été touchés par le missile. C'est le paradoxe de la défense automatisée : elle détruit parfois par erreur ce qu'elle devait protéger.

Évidemment cela va obligatoirement avoir un impact dans la contractualisation des assurances des datacenters, des surcoûts un peu similaires à ceux qui avaient suivi l'incendie des datacenters d'OVH.

Cela pose aussi la question de la conformité du secteur qui n'est pas habitué à ce genre d'incident et qui va devoir évoluer rapidement.

Les gens de l'IA deviennent aussi des cibles

La plupart des patrons des sociétés de la tech sont déjà protégés. L'un d'entre eux, que j'avais vu l'année dernière, m'avait confié qu'il avait une équipe d'anciens Navy SEALs en charge de sa protection. Dans Terminator 2, Sarah Connor tentait de tuer l'ingénieur de Cyberdyne qui sera à l'origine de Skynet. Dans le film Transcendance, des terroristes tuent les principaux chercheurs en IA.

Une scène qui n'est pas dans le montage final de Terminator 2.

Est-ce que cela veut dire que pour arrêter la marche du progrès ou faire basculer l'issue d'une guerre, les ingénieurs qui travaillent dans l'IA deviennent des cibles ? Comme l'ont été de nombreux scientifiques en charge de programmes nucléaires ? Des questions vertigineuses.

La dualité des Big Tech est-elle vraiment assumée ?

Quelque chose a changé depuis les débuts chaotiques du projet Maven. La dualité civile et militaire est désormais assumée chez Google, Amazon et Meta. Elle fait partie du business model.

L'IA sauve des vies et en même temps elle peut tuer, depuis des serveurs distants de quelques mètres.

Mais il y a une autre dualité avec laquelle nous allons devoir apprendre à vivre, celle où la réalité et la post-réalité s'entrechoquent.

Nous allons peut-être aussi devoir réfléchir à la finalité des outils que nous utilisons tous les jours pour organiser nos vies personnelles et professionnelles.

Le combat au cœur du Pentagone que nous décrivions un peu plus haut est peut-être celui que nous allons tous devoir affronter un jour ou l'autre.

Dans un monde où la guerre, l'IA et la production du réel fusionnent, comment conserver une autonomie de jugement, une souveraineté effective et un rapport non falsifié au réel ?
Truman Show (1998)

C'est désormais la question centrale et pour l'instant nous n'avons pas de bonnes réponses.

Conclusion

Le régime iranien est brutal, complexe, mais il a pendant des décennies laissé produire des œuvres magnifiques. Le grand risque c'est que la tolérance à la différence, à l'altérité, ne soit plus vue comme une force, comme un moteur.

C'est en tombant sur un post sur Instagram que j'ai revu cette scène émouvante du film d'Abbas Kiarostami, Le Vent nous emportera.

The Wind will carry us (1999)

Il m'a fallu des années pour comprendre la beauté et la puissance du cinéma iranien. La scène est vers la fin du film. Behzad, le journaliste de Téhéran qui attend depuis des jours qu'une vieille femme meure dans ce village perdu du Kurdistan, monte à l'arrière de la moto du médecin. Ils traversent les collines, les champs de blé doré, les routes de terre. Le vent, la lumière, le paysage immense.

Et le médecin lui dit, en roulant, que la mort est bien pire que la vieillesse. Que quand on ferme les yeux sur ce monde, sur cette beauté, sur les merveilles de la nature, c'est pour toujours. Que personne n'est revenu de l'autre côté pour nous dire si c'était bien.

Préférez le présent à ces belles promesses.

C'est un film sur un homme qui vient documenter la mort des autres et qui découvre qu'il ne sait pas vivre. C'est un film sur l'écart entre ceux qui observent et ceux qui savent.

💡
Dans le film, Behzad utilise un téléphone portable qui ne capte que sur les hauteurs, au cimetière. En 2026, cette "hauteur" est devenue orbitale avec cette surveillance géospatiale. Mais la vulnérabilité reste la même : sans la bonne réalité, l'expert redevient un étranger perdu dans un paysage qu'il ne comprend pas.

Réfléchir par soi-même dans un monde où la pensée est précalculée est le nouvel acte de résistance ultime, le seul pour lequel il vaille de se battre.

A bientôt!

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