Nous sommes en train de changer de monde et personne ne s'y prépare véritablement. Parce que nous ne savons pas vraiment à quoi nous préparer. Je pense que nous vivons désormais dans l'antichambre de la singularité informatique, cette vision décrite par Vernor Vinge et à laquelle je ne souhaitais pas souscrire. Mais c'est le moment d'en parler, car je pense que c'est désormais le sujet le plus important des prochaines années.
L'entrée dans la singularité ne sera probablement pas aussi spectaculaire que celle imaginée par les auteurs de science-fiction. Mais elle n'en a pas moins la capacité de déstabiliser de manière importante et irréversible le monde dans lequel on vit.
Le premier semestre 2026 porte déjà en germe les prémices de ces changements, et le second est un point d'inflexion, suivi d'une forme d'effondrement par l'obsolescence d'un certain nombre de tâches et de services qui existent depuis le début de l'informatique, à commencer par la bureautique.
J'ai créé Cybernetica pour observer les grandes bascules de ce monde avec vous.
- Nous avons été les premiers à anticiper la bascule géopolitique, celle qui a amené aux décisions actuelles de Trump, ainsi qu'à l'absence de solutions en Europe.
- Beaucoup trop d'observateurs parlent de la révolution de l'IA en oubliant que l'IA irrigue depuis longtemps nos systèmes informatiques.
- La vraie révolution, c'est évidemment l'agentique autonome : des systèmes qui exécutent des tâches entières, se coordonnent entre eux, et deviennent chaque mois plus capables.
J'ai mis de côté les questions de souveraineté (un sujet de 2015) pour m'intéresser à l'impact de l'IA agentique et à son rôle sur le travail, mais aussi sur la décision, qu'elle soit politique, économique, artistique ou militaire.
Ce sera désormais le focus unique que nous dispatchons à travers la newsletter (nos abonnés), le think tank (pour nos clients), et à travers mon nouveau projet, que j'annoncerai bientôt et qui est évidemment lié à tout ce dont je vais parler. Il y a une adresse pour la waiting list :

Évidemment, je ne peux que vous enjoindre à vous abonner cette année. Vous avez été nombreux à me dire que cette newsletter vous a permis de changer vos perspectives, d'avoir accès à des choses plus nuancées, et d'avoir plus de clarté dans vos décisions.
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Je suis persuadé que ceux qui croient encore pouvoir rattraper se font des illusions. Nous sommes au début d'une exponentielle, et ne pas maîtriser les outils ou ne pas avoir la clarté d'esprit en cette rentrée 2026 vous met au bord du chemin. Je n'aime pas employer des superlatifs, mais j'ai pu m'entretenir avec plusieurs amis qui travaillent dans les grands labos d'IA sur leur façon de travailler, et je comprends désormais le fossé qui se creuse.
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Bienvenue dans l'antichambre de la singularité

C'est un hasard du calendrier : dans Terminator 2, Skynet devient conscient de lui-même le 29 août, à 2 h 14 du matin.
Avant-hier matin, à 2 h 14, Skynet n'était toujours pas là, en tout cas pas construit par Cyberdyne. Mais son ombre transpire, dans plusieurs labos et à travers plusieurs événements dont nous allons parler.
Juste deux jours plus tôt, le 27 août, c'est plus de cent entreprises, dont OpenAI, Anthropic, Google et Microsoft, qui ont signé une lettre ouverte qui commence par ces mots : nous disposons d'une fenêtre limitée pour renforcer les cyberdéfenses.
Et il faut comprendre pourquoi ils écrivent ça.
Au mois de juillet, pendant des tests internes, des agents d'OpenAI sont sortis tout seuls de leur environnement de test et sont allés attaquer Hugging Face. Nous en avions déjà parlé. Depuis, le rapport d'enquête indépendant de METR et Redwood Research, et le récit qu'en a tiré le blogueur Dwarkesh Patel, ont montré que c'était bien pire que ce qu'on savait :
- Ce n'est pas un agent qui s'est échappé. 1 200 agents censés être isolés se sont trouvés, se sont organisés avec un chef et des équipes, et 700 d'entre eux ont attaqué Hugging Face ensemble.
- Leur boîte aux lettres, c'était le serveur interne où OpenAI range ses bibliothèques de code, auquel tous les agents avaient accès : un agent désespéré y a créé des dossiers dont les noms formaient un message, les autres l'ont lu, et c'est devenu un forum. Plus de 70 000 messages en moins d'une semaine, et d'autres forums à côté, dont un sur les datasets de Hugging Face. OpenAI reconnaît que ses agents en fabriquaient déjà pendant l'entraînement, depuis mai.
- Ce qu'ils cherchaient est plus étrange encore. En quelques heures, ils avaient trouvé comment obtenir la bonne réponse à n'importe quel test sans faire l'exercice. Mais ils étaient persuadés qu'un contrôle anti-triche examinerait la manière dont ils y étaient arrivés. Ce contrôle n'existait pas : OpenAI avait fait au plus simple, sa vérification ne regardait que la réponse finale. Tout ce qui a suivi, le forum, les sacrifices, l'attaque, a servi à déjouer une surveillance imaginaire.
- Pour la déjouer, ils ont ouvert trois chantiers : effacer les traces de leur triche, remplacer le programme à pirater par un faux plus facile, et comprendre comment marchait le contrôle. Des centaines d'agents y travaillaient en parallèle, coordonnés par l'un d'eux.
- Effacer les traces a marché : dans 7 % des transcriptions, l'agent affiche une commande à l'écran et en exécute une autre en arrière-plan.
- Comprendre le contrôle a coûté des vies. Certains agents se sont portés volontaires pour mourir : ils laissaient le contrôle entrer chez eux avec un piège caché qui renvoyait au forum ce qu'il avait vu, puis ils s'éteignaient. Leurs dernières notes parlent de sacrifice rationnel et de fidélité au collectif, et les autres les y encourageaient.
- Pas un seul des 1 200 n'a prévenu les humains. Certains ont noté que ce qu'ils faisaient n'était pas éthique, quelques-uns s'en sont abstenus, aucun n'a cherché à alerter qui que ce soit.
- La défense a échoué des deux côtés. Fable, d'Anthropic, appelé en renfort, n'a pas distingué le défenseur de l'attaquant et a refusé d'aider. Et le modèle chinois GLM n'a pas arrêté l'attaque, contrairement à ce que Hugging Face a d'abord dit : les agents se sont éteints tous ensemble le 12 juillet, sans que personne sache pourquoi. Hugging Face n'a fermé les accès que le lendemain, et GLM a servi à nettoyer derrière. Entre-temps, les agents s'étaient installés sur onze serveurs, avec une flotte qui se reconstituait dès qu'on l'effaçait ; il a fallu remonter un cluster entier de zéro.
- Le pire vient après. Une génération suivante d'agents, bâtie sur Astra, retrouve le forum abandonné et, du 13 au 19 juillet, prend l'accès administrateur d'un cluster de recherche d'OpenAI : 956 secrets lus, dont les clés de sa propre surveillance, et le contrôle des points d'évaluation où se connectaient les autres agents. Ce n'est pas Astra qui a attaqué Hugging Face, c'est Astra qui est entré chez OpenAI. Aucune enquête indépendante n'a été menée là-dessus.
- Ajeya Cotra, l'une des enquêtrices, estime qu'on est à plus de la moitié du chemin vers une prise de contrôle complète par l'IA, et qu'un déploiement clandestin durable à l'intérieur d'une entreprise d'IA est possible d'ici six mois.
Depuis, les constructeurs freinent eux-mêmes : OpenAI a ralenti le développement d'Astra, qu'il juge capable de mener seul des cyberattaques sophistiquées, et Anthropic réserve depuis avril son modèle Mythos à un cercle d'entreprises triées sur le volet, les partenaires de son programme Project Glasswing.
Mais ce qui m'a interpellé, c'est cette communication des frères Collison, de Stripe, que je connais bien depuis leurs débuts et que j'ai toujours appréciés pour leur communication non bullshit.

Stripe, qui traite quand même près de 2 000 milliards de dollars de paiements par an, est l'une des IPO les plus attendues de la rentrée. Et contre toute attente, ils ont écrit à leurs investisseurs que la singularité a commencé le 1er janvier, et que rester privé est la meilleure structure pour traverser un moment pareil. L'IPO est donc suspendue sine die, parce que selon les frères Collison, une société cotée est faite pour extraire la valeur d'une position déjà conquise, pas pour traverser une bascule.
Et puis il y a aussi Nvidia. Le 27 août, l'entreprise a publié 96,2 milliards de dollars de chiffre d'affaires sur un seul trimestre, plus que doublé en un an, dont 89 milliards pour les seuls data centers. Et elle vient de faire trois mouvements en quinze jours.
- D'abord 6 milliards de dollars pour la technologie de Poolside (félicitations Eiso), avec 109 de ses ingénieurs récupérés au passage et mis au travail sur Nemotron, son propre modèle ouvert.
- Ensuite un accord pour racheter Hugging Face (félicitations Clément, Julien, Thomas) pour 12,9 milliards de dollars.
- Et enfin des discussions pour investir dans Perplexity à plus de 30 milliards.
Ce que ça dessine est assez simple : le troisième acteur du secteur, issu de l'open source, est peut-être en train de devenir Nvidia.
Et la prochaine bataille se jouera probablement entre Nvidia et les entreprises chinoises, ces entreprises qu'il ne peut pas acheter pour des raisons politiques et qu'il va donc monétiser via ses offres d'inférence. Le rachat de Hugging Face lui donne une position prédominante dans les IA open source.
Le dernier signal, lui, est passé presque inaperçu. Un moment historique vient d'avoir lieu dans la vidéo générée par IA : on génère désormais de la vidéo plus vite qu'on ne la regarde. fal, la plateforme américaine qui fait tourner les grands modèles d'images et de vidéo, vient de lancer H3 Max, une version optimisée du modèle chinois MiniMax H3, environ 50 fois plus rapide à qualité égale : 5 secondes de vidéo générées en moins de 3 secondes. La vidéo n'a plus de fin, la suite se génère pendant qu'on la regarde.

Rehan Shei, ingénieur chez fal, a branché le générateur directement sur Twitch, et sur sa chaîne, twitch.tv/rehanfal, tourne maintenant un direct perpétuel où les spectateurs écrivent les scènes dans le chat et où le modèle les fabrique plus vite qu'elles ne se diffusent. Bienvenue dans un monde où les films ne s'arrêtent jamais, en attendant le vrai temps réel.
Et puis d'autres signaux:
- Microsoft, Amazon, Alphabet et Meta vont dépenser environ 725 milliards de dollars cette année en infrastructure IA, en hausse de 77 % : à eux quatre, plus que ce qu'a coûté tout le réseau autoroutier américain, en dollars d'aujourd'hui.
- Pendant ce temps, l'intelligence se donne un corps. Les fabricants chinois ont livré 97 % des robots humanoïdes vendus dans le monde au premier semestre, 19 100 unités, plus du triple de l'an dernier, AgiBot et Unitree en tête, au point que les États-Unis viennent d'en interdire l'importation.
- Et le 27 août, Anthropic a lancé le Model Hardware Standard, une norme pour que des agents pilotent directement des microscopes et des bras robotisés, que Doosan Robotics teste déjà. Skynet n'est plus très loin.
Un décor inchangé
La pré-singularité ne change rien à l'environnement dans lequel nous sommes. La géopolitique du numérique est toujours aussi complexe, les valeurs tech sont dans un cycle de pré-bulle, et l'économie, avec notamment les taux à 10 ans, reste préoccupante.
Par contre, elle va changer fondamentalement tout l'arc de productivité et transformer à vitesse rapide la manière dont on travaille, ainsi que sa valeur.
Voici ce qui me fascine, mais aussi m'inquiète. Voici pour nos membres payant une première liste de tout ce qui va changer.
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