Alors que le monde politique sâagite autour de la nomination du nouveau gouvernement et, avec lui, dâune nouvelle ministre du numĂ©rique un paradoxe devient impossible Ă ignorer.
Plus on parle du numérique et de ses problÚmes, moins on agit concrÚtement.
Prenons la souverainetĂ© numĂ©rique. DĂ©sormais, tout le monde sâaccorde Ă dire que câest un enjeu majeur. MĂȘme le cabinet Asteres, pourtant rĂ©putĂ© proche des grandes plateformes, lâaffirme dans une Ă©tude commandĂ©e par le CigrefâŻ: nos dĂ©pendances aux big tech nous coĂ»tent trop cher. Il serait urgent de changer de modĂšle.
Depuis que VMware, la sociĂ©tĂ© qui motorise le cloud avec ses outils de virtualisation, a fait flamber le prix de ses licences, de grandes entreprises françaises dĂ©couvrent avec effroi quâelles nâont pas forcĂ©ment les budgets pour suivre.
Comme nous lâavons souvent Ă©crit, ce nâest que face au mur que lâon voit vraiment le mur.
Ce qui vaut pour la souverainetĂ© vaut aussi pour la cybersĂ©curitĂ©. Lors de plusieurs confĂ©rences rĂ©centes, le patron de lâANSSI a dressĂ© un tableau apocalyptique des menaces qui nous attendent, sans la rĂ©serve habituelle de lâagence. Il faut dire que ces deux derniĂšres annĂ©es, la quasi-totalitĂ© des services en ligne ont Ă©tĂ© piratĂ©s et que lâensemble des donnĂ©es des Français sâest retrouvĂ© sur le dark web.
Comme pour la souverainetĂ©, tout le monde sait ce quâil faudrait faire et comment sây prendre. Mais alors, si politiques, industriels et acteurs du numĂ©rique partagent le mĂȘme constat, pourquoi rien nâavance ?
En rĂ©alitĂ©, si tout le monde est dâaccord sur le diagnostic, surtout parce quâil nâest plus possible de lâignorer politiquement, personne ne sâaccorde sur les solutions ni sur la rapiditĂ© avec laquelle les mettre en Ćuvre.
Passer de « il faudrait faire » à « voilĂ ce quâon peut faire maintenant » reste difficile. Trop de monde a intĂ©rĂȘt Ă entretenir un entre-deux et Ă prolonger lâinaction.
Depuis quelques années, la stratégie a consisté à écarter ceux qui portent des solutions concrÚtes et une vraie volonté de changement.
Lâaction mobilise des profils diffĂ©rents, comme on a pu le constater lors de la crise du Covid. Elle remet aussi en cause de nombreux pouvoirs acquis et des structures de financement bien installĂ©es.
Pourtant, il faudra bien passer dâun Ă©cosystĂšme de problĂšmes Ă rĂ©soudre Ă un Ă©cosystĂšme de solutions Ă mettre en Ćuvre.
Les exemples ne manquent pas. Quand on parle de dépendance numérique, plusieurs pistes existent :
- Changer les postes clients Windows de toute lâadministration pour passer sur des postes Linux, comme lâont fait la gendarmerie nationale ou lâarmĂ©e de lâair.
- On pourrait imaginer une bascule en quelques annĂ©es de la totalitĂ© des postes clients et mettre en place des stratĂ©gies de financement pour lâaccompagner.
- MĂȘme pour le mobile, il existe deux alternatives Ă Android open source et totalement indĂ©pendantes de Google, qui pourraient permettre de crĂ©er de nouvelles flottes de terminaux libres de toute dĂ©pendance.
- On pourrait choisir une liste de logiciels de remplacement, en crĂ©ant des quotas dâachats pour quelques centaines de millions dâeuros par an de logiciels alternatifs de PME françaises.
- On peut Ă©galement rĂ©flĂ©chir Ă ce quâil nous manque, proposer les logiciels adĂ©quats, puis mettre en place un programme de financement pour les acteurs qui souhaitent les mettre en Ćuvre.
- On peut enfin envisager dâinvestir pour consolider les composants en logiciels libres, souvent essentiels au bon fonctionnement du systĂšme.
En Allemagne ou mĂȘme en Hollande, des fondations sâen occupent. En France, ce systĂšme nâexiste pas et les acteurs du logiciel libre sont obligĂ©s de naviguer dans la complexitĂ© des appels dâoffres europĂ©ens pour tenter de financer leur recherche et dĂ©veloppement.
Cette transition est en rĂ©alitĂ© plus simple quâon ne le pense.
Avec lâIA, il nâest plus nĂ©cessaire de consacrer du temps Ă recrĂ©er des copies conformes des outils dâhier : on peut directement inventer de nouveaux usages.
MĂȘme Microsoft le reconnaĂźt dĂ©sormais. Selon son propre patron, Excel et les outils classiques de bureautique sont dĂ©passĂ©s par les nouveaux services de lâIA.
Pourquoi continuer Ă sâendetter pour financer ce qui appartient dĂ©jĂ au passĂ©âŻ?
Lâune des premiĂšres mesures serait dâabandonner les formats propriĂ©taires.
Avec lâarrivĂ©e de ChatGPT, nous sommes passĂ©s des fichiers Word Ă des formats plus simples comme le Markdown, qui facilitent lâĂ©dition des contenus.
Pourquoi ne pas gĂ©nĂ©raliser ces formats dans toute lâadministrationâŻ?
Il y a aussi la question de lâemail. Depuis longtemps, nous aurions dĂ» laisser ce service aux acteurs indĂ©pendants, nombreux et compĂ©tents en France, capables de lâopĂ©rer sur leurs propres serveurs.
Enfin, il aurait Ă©tĂ© possible dâimposer une directive pour que lâĂtat nâutilise et nâinvestisse en communication que dans des rĂ©seaux sociaux sobres et fiables, câest-Ă -dire ceux qui ne sont pas connus pour propager la dĂ©sinformation ou la manipulation.
Ce nâest peut-ĂȘtre pas trĂšs âfancyâ, mais on nâattend pas du service public ou de ses agents quâils soient cool sur les rĂ©seaux, simplement quâils soient prĂ©sents et efficaces.
Ce qui est frappant aujourdâhui, câest que la souverainetĂ© numĂ©rique ressemble de plus en plus au bioâŻ: la demande vient des utilisateurs eux-mĂȘmes, et les dĂ©cideurs politiques, dĂ©passĂ©s par cet engouement, commencent Ă sentir le risque de ne rien faire.
MĂȘme sâil y aurait beaucoup Ă dire sur le sujet, le retour de Polytechnique sur sa dĂ©cision de passer Ă Microsoft, ou encore le remplacement de la directrice du Health Data Hub â aprĂšs avoir pris le risque dâhĂ©berger la plateforme chez Microsoft et plusieurs annĂ©es de rebondissements â montrent que les lignes commencent Ă bouger.
Je dis «âŻsembleâŻÂ» car se contenter dâutiliser des outils indĂ©pendants pour reproduire lâexistant serait une occasion manquĂ©e.
Je nâai jamais cru Ă la centralisation des stratĂ©gies numĂ©riques. Ce qui compte aujourdâhui, câest de bĂątir une vision commune, oĂč lâhumain retrouve toute sa place au cĆur du systĂšme.
Pendant des années, un habile storytelling a permis de faire passer le statu quo pour une modernisation. Mais ce cycle touche à sa fin.
LâIA est une rĂ©volution tellement importante et dont les impacts sont tellement imprĂ©visibles quâil faut se prĂ©parer.
Dans le monde dâaujourdâhui, nâimporte quel Français peut tĂ©lĂ©charger les documents du gouvernement, le budget de sa rĂ©gion ou de sa ville, les faire analyser par lâIA et poser ensuite des questions ultra prĂ©cises.
Les mĂȘmes outils permettent aux citoyens de savoir comment remplir les formulaires de la vie courante, et dâatteindre, le temps dâune session, le niveau de compĂ©tence dâun fonctionnaire expĂ©rimentĂ©. Ăvidemment, lâIA nâa pas toujours la rĂ©ponse parfaite, mais pour beaucoup de Français, les services quâils utilisent quotidiennement vont commencer Ă montrer leurs limites.
LâĂšre du citoyen augmentĂ© suppose des services publics de haut niveau, mais aussi des fonctionnaires augmentĂ©s, capables de disposer de la latitude nĂ©cessaire pour opĂ©rer Ă la vitesse nouvelle quâon attend dĂ©sormais dâeux.
Or, ce que lâon constate, câest que lâadministration reste bloquĂ©e dans les annĂ©es 2010, celles des GAFAM « gentils » et du Web 2.0, oĂč les stratĂ©gies de donnĂ©es ouvertes et la bienveillance numĂ©rique pouvaient encore se vendre au citoyen.
Ăa, câĂ©tait avant que lâIA avale notre gouvernement numĂ©rique de maniĂšre indiscriminĂ©e pour crĂ©er des modĂšles de donnĂ©es qui espĂšrent les remplacer.
Alors que tous les politiques ont les yeux rivĂ©s sur 2027, peu ont compris que le niveau de compĂ©tence des citoyens va exploser, boostĂ©s Ă lâIA, ils vont apprendre Ă vitesse accĂ©lĂ©rĂ©e et avec un niveau dâexigence qui nâa jamais Ă©tĂ© demandĂ© auparavant.
Toute une gĂ©nĂ©ration dâacteurs publics qui nâa pas compris les enjeux de lâIA, câest-Ă -dire quâune inversion du pouvoir au service des citoyens, bien plus agiles, plus informĂ©s et plus exigeants grĂące Ă lâIA, a dĂ©jĂ commencĂ©.
Et hĂ©las, beaucoup restent convaincus quâil suffit de parler dâun futur souverain que tout le monde souhaite, mais quâils ne savent pas dĂ©livrer, ce qui masque aussi leur impuissance Ă imaginer ce qui arrive aprĂšs.
Sâils savaient.
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