Quinze ans aprĂšs, le constat est implacable : aucune de ces promesses nâa Ă©tĂ© tenue. Voici pourquoi.
JusquâĂ Sarkozy, on pouvait encore faire de grands discours sur le numĂ©rique. Le quinquennat Hollande marque le moment oĂč il devient nĂ©cessaire dâagir. Mais lâĂ©quipe arrivĂ©e au pouvoir nâa pas de vĂ©ritable vision, et câest toute une gĂ©nĂ©ration de militants qui se retrouve aux commandes du numĂ©rique.
Avec lâĂ©lection dâEmmanuel Macron, les projets du numĂ©rique dâĂtat continuent tels quels, sans ĂȘtre remis en cause, parce quâil sâintĂ©resse surtout aux startups. Pour susciter son intĂ©rĂȘt, de nombreux services vont dâailleurs « start-upiser » leur mode de fonctionnement, en oubliant que le numĂ©rique dâĂtat intĂšgre implicitement trois promesses quâil faut tenir.
1. Une promesse de réduction des coûts
Quand on parlait dâinformatique dans les annĂ©es soixante-dix et quatre-vingt â ce qui a disparu aujourdâhui dans les discours des consultants â, lâinformatique promettait une baisse des coĂ»ts.
Quand on numĂ©rise â et quand lâĂtat numĂ©rise ses services â, cela devrait par essence coĂ»ter moins cher Ă opĂ©rer grĂące Ă un accĂšs facilitĂ© aux donnĂ©es. Mais ça, câest une thĂ©orie, quand les choses sont bien faites et fonctionnent correctement.
Mais comme, depuis les annĂ©es 90, la France a virĂ© ses informaticiens, elle ne sait plus faire par elle-mĂȘme. De nos jours, derriĂšre les grands projets de la DINUM se cachent souvent des freelances recrutĂ©s sur Malt.
La plus grande erreur des annĂ©es 90 nâĂ©tait pas la dĂ©sindustrialisation des fleurons technologiques de la France, ni leur vente aux Chinois ou aux AmĂ©ricains (câest la deuxiĂšme), mais dâavoir expliquĂ© que les ingĂ©nieurs et les informaticiens nâavaient plus leur place au sein de lâĂtat, et de les avoir poussĂ©s Ă aller dans les cabinets de conseil ou, pour les meilleurs dâentre eux, dans la Silicon Valley, travailler pour les GAFAM.
Aujourdâhui, ce sont les cabinets de conseil qui dĂ©veloppent lâinfrastructure numĂ©rique de lâĂtat, Ă des coĂ»ts Ă©videmment bien plus Ă©levĂ©s que si les ressources Ă©taient internalisĂ©es. Et câest lâinfrastructure cloud des GAFAM â construite aussi en partie par des informaticiens français â qui pĂšse lourdement sur les finances publiques.
La question polĂ©mique quâon pourrait se poser est la suivante : et si lâon embauchait une Ă©lite de dĂ©veloppeurs super pros pour fixer le numĂ©rique dâĂtat, serait-ce plus efficace et plus rentable que de continuer Ă utiliser des cabinets de conseil dispatchĂ©s dans des projets mal cadrĂ©s, surtout Ă lâĂšre de lâIA ?
Câest lâune des questions quâil faudrait poser pour 2027.
2. Nous nâavons pas rĂ©glĂ© la dette temporelle de lâĂtat envers ses citoyens
La deuxiĂšme promesse du numĂ©rique, câest le gain de temps, et donc lâamĂ©lioration du service public.
Câest ce que prĂ©tend apporter Elon Musk avec le projet DOGE.

En France, nous nâavons pas le DOGE, nous avons lâ« Ătat plateforme ». Un concept dont une jeune gĂ©nĂ©ration dâidĂ©ologues dâun certain numĂ©rique sâest emparĂ©e. Leur prise en main de lâinfrastructure publique nâa pas eu les effets promis â sauf pour leurs carriĂšres, qui ont Ă©tĂ© largement boostĂ©es.
En effet, lâĂtat plateforme nâa pas rĂ©solu la question de la dette temporelle, souvent plus insidieuse que la dette financiĂšre : ces centaines de millions dâheures perdues Ă cause de processus inefficaces, de sites essentiels comme lâURSSAF qui dysfonctionnent, obligeant les usagers Ă multiplier les appels tĂ©lĂ©phoniques ou Ă sâenfoncer dans des dĂ©marches kafkaĂŻennes.
On aurait pu imaginer, si la volontĂ© de simplification avait Ă©tĂ© rĂ©elle, une refonte complĂšte de lâinfrastructure numĂ©rique, plutĂŽt que de calquer la complexitĂ© existante. Une gĂ©nĂ©ration nĂ©e avec le smartphone aurait pu bĂ©nĂ©ficier dâun environnement administratif simplifiĂ©, centrĂ© sur le mobile, permettant de gĂ©rer lâensemble de ses dĂ©marches avec lâefficacitĂ© dâun systĂšme bien conçu. Mais hĂ©las, ce nâest pas le cas.
3. La souveraineté numérique oubliée
La troisiĂšme promesse non tenue, câest celle de la souverainetĂ© numĂ©rique. Câest-Ă -dire la capacitĂ© de lâĂtat Ă fonctionner indĂ©pendamment des logiques gĂ©opolitiques, des guerres de plateformes, et des dĂ©pendances numĂ©riques actuelles.
Cela aurait supposĂ© de dĂ©velopper en interne des compĂ©tences, de soutenir lâĂ©cosystĂšme de startups de lâopen source, et de susciter des alternatives crĂ©dibles aux GAFAM.
Mais aprĂšs quarante milliards dâeuros injectĂ©s dans la French Tech, et une dĂ©pendance aux GAFAM qui nous coĂ»terait â selon Nicolas Dufourcq â plus de cent milliards (dans C Politique), le constat est clair : nous nâavons pas de souverainetĂ© numĂ©rique.
Le numérique est avant tout un instrument de pouvoir
En Ukraine, le ministre de la Transformation numérique a le rang de vice-Premier ministre.
En France, le numĂ©rique nâa jamais Ă©tĂ© vu comme un outil dâĂ©mancipation, mais comme un levier de contrĂŽle, notamment Ă travers lâusage du nudge trĂšs en vogue chez la gauche amĂ©ricaine et utilisĂ© avec jubilation depuis quelques annĂ©es en France.
Il y a quinze ans, lors de lâarrivĂ©e de François Hollande au pouvoir, il existait pourtant une vĂ©ritable opportunitĂ© de changer les choses. Ceux qui ont vĂ©cu cette pĂ©riode et qui nây sont plus aujourdâhui en gardent un sentiment dâamertume profond face au constat actuel.
Pourquoi cela n'a pas marché ?
En numĂ©rique dâĂtat, il faut dĂ©marrer non pas par un cas dâusage, mais par une cible dâusage.
Commencer avec les early adopters, ce que jâappelle les « Ătat-testeurs ».
Sinon, ce type dâexpĂ©rimentations aboutit systĂ©matiquement Ă une « usine Ă gaz », comme dans le domaine de la santĂ©, oĂč lâon tente de faire rentrer tous les cas particuliers dans un moule standard.
Mais pour cela, il aurait fallu quâĂ un moment, les fonctionnaires nommĂ©s Ă ces postes sortent de leur hubris et acceptent de ne pas tout savoir.
Pour les prestataires, lâĂtat reste une vache Ă lait quâil faut traire au plus vite, sans aucune sanction et sans aucune mesure rĂ©elle de la performance. Ce qui donne lieu Ă des situations ubuesques, oĂč les produits ne sont mĂȘme pas livrĂ©s, y compris pour des projets critiques de la police.
Il faut sâinterroger, quand on lit le dĂ©cret dâapplication de la DINUM â rĂ©digĂ© dans un autre temps, dans un autre Internet â, sur son obsolescence. Et se demander sâil ne faudrait pas tout repenser Ă lâĂšre de lâIA et des nouveaux enjeux numĂ©riques.
Pour ma part, je suis favorable à une réorganisation complÚte du numérique public en 2027, qui laisse une nouvelle génération de gens aux manettes.
En 2027, que doit-on enlever Ă lâĂtat ?
Entre ceux qui prĂŽnent un DOGE Ă la française, et ceux qui persistent dans une vision obsolĂšte du numĂ©rique dâĂtat, il y a bien un entre-deux.
Le dĂ©bat essentiel pour 2027 nâest pas « que faut-il ajouter Ă lâĂtat ? », mais « que faut-il lui enlever ? » Pas en termes dâargent ou de personnel, mais de processus. Dans un monde en prĂ©-guerre et post-vĂ©ritĂ©, la question de la souverainetĂ© numĂ©rique ne peut plus ĂȘtre traitĂ©e par des girouettes idĂ©ologiques, mais par des professionnels.
Il y a trois ministĂšres qui ont, pour lâinstant, une stratĂ©gie qui semble fonctionner : DĂ©fense, IntĂ©rieur et Bercy.
Mais pour le reste, la stratĂ©gie numĂ©rique de lâĂtat, tout comme les investissements privĂ©s, nâest pas Ă la hauteur. La question du renouvellement des idĂ©ologies, des personnes et des visions est dĂ©sormais nĂ©cessaire. EspĂ©rons quâelle sera au cĆur de la question de 2027.
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