🔮 L’IA est-elle un remĂšde magique contre la mĂ©diocritĂ© du rĂ©el ?

Contourner le rĂ©el ou l’habiter ? C'est bien toute l’ambiguĂŻtĂ© de l’IA

🔮 L’IA est-elle un remĂšde magique contre la mĂ©diocritĂ© du rĂ©el ?
Isabelle Hupert dans Madame Bovary de Claude Chabrol (1991)

L'intelligence artificielle devient progressivement le sujet central pour Cybernetica, dans une perspective élargie.

Je prĂ©pare ma nouvelle prĂ©sentation intitulĂ©e The Sovereign Way – New Rules for a New Internet pour la rentrĂ©e, qui intĂšgre les concepts d'autonomie cognitive et de post-souverainetĂ©. Si vous ĂȘtes intĂ©ressĂ© par une prĂ©sentation, contactez-nous.

Pour cette newsletter de début août, je vous propose une réflexion née d'un débat sur l'écriture avec l'IA. Je vous souhaite de bonnes vacances et nous nous retrouverons fin août pour de nouvelles newsletters et quelques surprises destinées aux abonnés payants.


Un des grands dĂ©bats que j’ai rĂ©guliĂšrement avec mes amis concerne la question de l’écriture et de l’IA. Est-elle un outil d’aide Ă  l’écriture ou un outil d’édition et de finalisation?

DĂ©marrer Ă  partir d’une page blanche ne m’a jamais fait peur, mais Ă©diter un texte pour qu’il puisse ĂȘtre publiĂ© a toujours Ă©tĂ© un bottleneck personnel.

À l’opposĂ©, l’un de mes amis, qui a sorti de nombreux articles remarquĂ©s sur LinkedIn, me disait qu’il Ă©tait l’exact inverse : demander Ă  la machine de tout Ă©crire, une forme d’accouchement, une maĂŻeutique inversĂ©e oĂč l’écriture ressemble Ă  une sculpture, oĂč l’erreur et le retour en arriĂšre sont possibles.

Ce qui est vrai pour l’écriture l’est aussi pour la recherche.

Pour certains, comme moi, dĂ©couvrir et annoter des documents lors d’une recherche fait partie du plaisir. Une rĂ©ponse instantanĂ©e n’apporte jamais le mĂȘme sentiment de « sentir le travail rĂ©alisĂ© », mĂȘme si j’en comprends le besoin pour de nombreuses personnes.

Cette question en est à ses tout débuts.

Il est Ă©vident que ce besoin de contourner les difficultĂ©s de certains travaux cognitifs va devenir la norme, mĂȘme si le rĂ©sultat n’est pas toujours Ă  la hauteur de nos attentes.

Quand penser devient externalisable

Un des apports les plus sous-estimĂ©s de l’IA gĂ©nĂ©rative n’est pas qu’elle ait transformĂ© nos capacitĂ©s d’écriture, mais qu’elle ait redonnĂ© une forme de confiance Ă  ceux qui n’avaient pas forcĂ©ment le savoir ou l’envie d’écrire.

Les responsables de recrutement, incapables de discerner des CV parfaitement rédigés, la remercient !

Face Ă  ce tsunami, tout le monde veut prendre le train en marche. L’IA sĂ©duit autant le consultant en retard sur ses plannings que les leaders du monde politique, qui espĂšrent utiliser ces nouvelles capacitĂ©s cognitives pour gouverner. Comme si un bouton magique leur donnait instantanĂ©ment la comprĂ©hension et les rĂ©ponses Ă  des problĂšmes complexes.

Cette volontĂ© n’est pas nouvelle. Elle s’inscrit dans la continuitĂ© de la dĂ©localisation industrielle, oĂč une partie de nos Ă©lites a vu dans la fermeture des usines une forme de libĂ©ration cognitive, persuadĂ©es de ne plus avoir Ă  gĂ©rer l’humain, l’ouvrier, les syndicats et leurs problĂšmes du quotidien.

HĂ©las, cette dĂ©localisation les a aussi rendus totalement remplaçables. Si la gestion de l’humain ne fait plus partie de leurs attributions, alors n’importe quel manager peut assurer la gestion abstraite d’un systĂšme industriel.

Ce qui est intĂ©ressant, c’est que la gĂ©nĂ©ration qui a accĂ©lĂ©rĂ© la dĂ©sindustrialisation et la dĂ©sinformatisation de la France n’avait pas compris que l’essentiel de la valeur se niche dans la friction nĂ©cessaire avec les ouvriers et dans l’amĂ©lioration permanente des lignes de production. Tesla, Apple, Nvidia tirent leur valeur de processus industriels d’une complexitĂ© inouĂŻe.

Tim Cook

Quoi que l’on puisse penser d’un Elon Musk ou d’un Tim Cook, ils n’ont jamais oubliĂ© que le savoir-faire est un combat de tous les jours et une collaboration constante entre cols bleus et cols blancs.

Avec la gĂ©nĂ©ralisation de l’IA, la dĂ©localisation cognitive reprĂ©sente aussi le risque de ne plus savoir quoi faire, perdu dans les donnĂ©es et les analyses d’IA trop loin du rĂ©el. Mais aussi une espĂ©rance.

Cette dĂ©localisation cognitive n’est plus redoutĂ©e si elle devient une Ă©chappatoire, ne serait-ce qu’un instant, Ă  la mĂ©diocritĂ© du rĂ©el.

Refuser la médiocrité du réel

« Nous vivons dans un monde oĂč la dĂ©ception est devenue une forme d’expĂ©rience collective. » Eva Illouz, Explosive ModernitĂ©

La lecture du livre Explosive ModernitĂ© nous oblige Ă  analyser et moderniser ce phĂ©nomĂšne. Ce refus, incarnĂ© par Emma Bovary dans le roman de Flaubert, trouve un nouvel appel d’air avec l’IA gĂ©nĂ©rative, qui promet Ă  chacun une version amĂ©liorĂ©e de soi, de son discours, de sa pensĂ©e.

LĂ  oĂč Emma Bovary rĂȘvait par les livres, nous rĂȘvons de ce que nous recrachent les Ă©crans, les rĂ©seaux sociaux, les apps et ces interfaces d’optimisation de soi.

Au point que pour beaucoup, le quotidien devient insupportable non parce qu’il est douloureux, mais parce qu’il semble terne, lent, opaque. Ce que Flaubert dĂ©crivait comme drame bourgeois s’est modernisĂ© : la vie rĂ©elle semble toujours moins dĂ©sirable que sa version numĂ©rique augmentĂ©e.

Westworld (1973)

Dans ce contexte, l’IA joue un rĂŽle ambigu. D’un cĂŽtĂ©, elle nous promet de « mieux Ă©crire », plus vite, plus clairement, plus Ă©lĂ©gamment. De l’autre, elle renforce l’idĂ©e que notre pensĂ©e brute est insuffisante. DerriĂšre chaque gĂ©nĂ©ration de texte, il y a une nĂ©gation implicite : nous ne sommes pas assez.

Elle nous promet d’écrire mieux, mais en mĂȘme temps, elle affaiblit l’idĂ©e mĂȘme que notre pensĂ©e mĂ©rite d’ĂȘtre entendue telle qu’elle est.

L’IA devient ainsi le prolongement contemporain du Bovarysme : un outil qui permet d’amĂ©liorer l’expression de soi tout en accentuant le sentiment d’inadĂ©quation avec le rĂ©el.

Elle nourrit l’idĂ©e que l’on peut contourner la mĂ©diocritĂ© non en l’acceptant, mais en la réécrivant. L’écriture, activitĂ© lente et donc forcĂ©ment dĂ©ceptive, devient une interface fluide de la performance de soi. Il suffit de voir nos newsfeed LinkedIn.

Mais tout cela rĂ©vĂšle aussi une instabilitĂ© : plus on Ă©crit “mieux”, moins on se reconnaĂźt dans ce qui est Ă©crit.

L’IA ne nous donne pas accĂšs Ă  nous-mĂȘmes, elle nous pousse Ă  externaliser notre subjectivitĂ©, Ă  la dĂ©lĂ©guer Ă  un systĂšme supposĂ© meilleur que nous. D’une certaine maniĂšre, ChatGPT a transformĂ© l’écrit comme Instagram a transformĂ© notre vision du rĂ©el. Une forme de perfection mise en scĂšne.

C’est peut-ĂȘtre le vrai enjeu de cette dĂ©localisation cognitive : un monde oĂč tout le monde est « chercheur » sans chercher, scientifique sans savoir, et surtout leader sans se confronter Ă  la difficultĂ©.

Cette dĂ©cennie Ă  venir sera aussi une dĂ©cennie de frustration, oĂč nous nous heurtons Ă  l’asymĂ©trie entre nos aspirations augmentĂ©es et un rĂ©el brut et imparfait, avec un risque que l’IA ne supprime pas la mĂ©diocritĂ© mais ne tente que d’en effacer la douleur.

Merci pour votre attention. Si ce contenu vous intĂ©resse, pensez Ă  passer Ă  la formule payante avant l’augmentation prĂ©vue Ă  la rentrĂ©e.

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