Ça faisait un petit moment que nous n'avions pas parlé de souveraineté numérique. Cette semaine, plusieurs actualités méritent qu'on s'y attarde.
La première : la décision d'adéquation entre les États-Unis et l'Europe, celle qui garantit la légalité de l'hébergement des données européennes chez les GAFAM, a été déstabilisée par les actions de Trump. Le 29 juin, la Cour suprême a jugé dans l'arrêt Trump contre Slaughter que la FTC, le régulateur américain, n'était plus indépendante du pouvoir exécutif.
Or la décision d'adéquation s'appuie 259 fois sur cette indépendance. Max Schrems et noyb demandent déjà à la Commission européenne de la retirer, et préparent un recours que certains appellent déjà le Schrems III.
Concrètement, héberger ses données sur des plateformes américaines pourrait redevenir au mieux un vide juridique, comme ça l'a déjà été après l'annulation du Safe Harbor puis du Privacy Shield, au pire un risque juridique.

La deuxième : la décision de l'Europe de prendre une direction différente de celle de la France, sur les questions de SecNumCloud notamment, met à mal toute la stratégie française.
La révision du Cybersecurity Act présentée en janvier abandonne les critères de souveraineté dans la certification cloud européenne, ceux qui protégeaient de l'extraterritorialité américaine, et le paquet souveraineté de juin a retoqué la préférence européenne que défendait la France.
Une stratégie franco-française qui souffre de deux choses :
- l'absence de doctrine géopolitique française claire vis-à-vis du découplage transatlantique
- le sentiment que sa mise en œuvre coûte trop cher et n'apporte rien en termes de business.
Et pendant qu'on donne des leçons de souveraineté au reste de l'Europe, NIS 2 n'est toujours pas transposée. Vingt mois de retard, un projet de loi enlisé au Parlement, une ministre fragilisée, et le 8 juillet la Commission a saisi la Cour de justice de l'Union européenne contre la France, aux côtés de l'Irlande, de l'Espagne et des Pays-Bas, en demandant une somme forfaitaire et des astreintes journalières.
La troisième, on en reparlera plus en détail dans une prochaine newsletter, c'est qu'il n'y a pas un candidat à l'élection présidentielle qui ne parle pas de souveraineté, qui ne parle pas du CTO de l'État (une de mes propositions récurrentes depuis 2011), et qui n'y aille pas de son grand plan sur l'intelligence artificielle.
La question qu'on pourra à l'occasion se poser, c'est le niveau de sincérité de ces acteurs politiques. Mais pour l'instant, force est de constater que la souveraineté est devenue un mot clé obligatoire et un rite de passage pour la présidentielle.

Une information que nous vous avions donnée a été confirmée : Stéphanie Schaer, la patronne de la DINUM, a été officiellement remplacée par un nouveau directeur issu du monde militaire. Est-ce la fin des startups d'État et le retour à une gestion plus classique du numérique d'État ? Nous verrons bien. Ce qui est sûr, c'est que le gouvernement, à un an de la présidentielle, ne veut plus de scandales de sécurité ni de bras de fer avec l'industrie du logiciel.
Mais la vraie grosse actualité cette semaine, c'était évidemment le débat entre le nouveau sous-secrétaire d'État Jacob Helberg et l'ancien chancelier autrichien Sebastian Kurz, désormais associé à l'ex-patron de NSO pour construire Dream, une entreprise qui se présente comme une solution de sovereign AI.
Le 23 juin, Jacob Helberg publiait sur son compte X « The Digital Sovereignty Trap », un texte qui a fait beaucoup de bruit.
Sa thèse : les pays qui rebâtissent leur propre pile technologique n'obtiendront pas la souveraineté mais une « médiocrité synchronisée », une planète de clones sous-dimensionnés occupés à reconstruire la percée de l'an dernier pendant que le travail sur la frontière, notamment dans l'IA, continue sans eux.

J'étais présent et, en attendant la diffusion prochaine de la session, je propose à nos membres payants une transcription agrémentée de mes commentaires. Cette session aura été l'occasion de mieux comprendre ce que l'administration Trump attend de la France et de l'Europe.
J'avoue que j'ai été plutôt agréablement surpris par le sous-secrétaire d'État, qui a une vraie expertise technique et connaît son sujet. Je ne suis pas forcément toujours d'accord avec lui, mais certains de ses arguments ne sont pas différents de ceux que je pouvais tenir il y a une vingtaine d'années, notamment sur l'innovation.
Ce qui est normal car lui, comme d'ailleurs l'ancien chancelier, sont des proches de Peter Thiel. On peut critiquer Thiel sur plein de choses, mais une chose sur laquelle il a toujours été excellent, c'est sur la création de startups. Son livre Zero to One reste une vraie mine pour ceux qui veulent démarrer leur startup. Mais sa stratégie, que j'appelle du un au monopole, est, elle, plus discutable.
Un mot avant de continuer. Profitez de l'été pour devenir membre payant.
Nos membres payants ont un point commun : dans leur organisation, c'est vers eux qu'on se tourne quand il faut comprendre la souveraineté, le cyber ou l'IA.
Certains occupaient déjà ce rôle et n'ont cessé de le consolider. D'autres s'y sont hissés au fil des newsletters. Beaucoup l'ont découvert au détour d'une conversation, le jour où ils ont réalisé qu'ils avaient une longueur d'avance sur tout le monde.
Cette expertise ne s'acquiert pas en lisant un document. Elle se construit dans la durée, en suivant les enjeux semaine après semaine et en comprenant ce que l'actualité change, concrètement, pour votre métier.
Une membre me confiait récemment qu'aucun des cabinets de conseil qui l'entourent ne lui avait apporté quelque chose de satisfaisant sur la souveraineté. Un grand patron de la tech française, lui, s'est abonné pour échapper aux éléments de langage de sa propre entreprise et garder un regard nuancé sur l'état des lieux.
Cybernetica nous permet de réfléchir ensemble. Cette exigence me force à être clair et à maîtriser ce que j'écris. Elle fédère aussi une communauté qui pense la tech par elle-même, à contre-courant d'une époque où les influenceurs tiennent lieu de penseurs et où le marketing se fait passer pour la réalité.
Nos membres sont, de fait, les nouveaux Chief Resiliency Officers, ceux qui auront la capacité de naviguer dans le numérique de l'incertitude.
Dans votre organisation aussi, quelqu'un devra tenir ce rôle. C'est probablement déjà vous.
Recevoir chaque semaine la newsletter intégrale, accéder à toute la veille sur notre channel privé, et à l'ensemble des contenus et bonus réservés aux membres. Nous préparons aussi, d'ici la fin de l'année, une rencontre avec tous les membres.
⠀
⠀
« Des milliers d'ingénieurs détournés vers la reconstruction de la technologie d'hier » : Kurz et Helberg face à la souveraineté européenne
⠀
Trois semaines après la décision de Washington de restreindre l'accès des non-Américains aux modèles d'IA les plus puissants, le sous-secrétaire d'État américain aux Affaires économiques Jacob Helberg et l'ancien chancelier autrichien Sebastian Kurz se sont retrouvés sur scène pour débattre de ce que la souveraineté signifie encore pour les démocraties. Nous traduisons et commentons l'intégralité de leur échange.
Lire l'article complet
S'inscrire maintenant pour lire l'article complet et accéder à tous les articles déstinés aux payants abonnés.
S'abonner
