🟢 J-1 avant la fin de l’Internet tel que nous l’avons toujours connu

TikTok passe à l’écran noir aux États-Unis : ByteDance refuse de céder ses algorithmes, et la grande négociation du Splinternet commence.

Des smartphones affichant le logo TikTok jetés dans une poubelle

TikTok 404

Le 19 janvier 2025, TikTok comptait environ 170 millions d’utilisateurs aux États-Unis. Aujourd’hui, c’est l’écran noir, l’erreur 404. Alors que des millions de personnes pleurent sa disparition, la plus grande négociation de l’histoire du Splinternet a commencé en coulisse.

Petit rappel


  • En avril 2024, le président Joe Biden a promulgué une loi exigeant que ByteDance vende TikTok à un propriétaire non chinois avant le 19 janvier 2025, faute de quoi l’application serait interdite aux États-Unis.
  • Le 16 janvier 2025, la Cour suprême a confirmé la constitutionnalité de cette loi, ouvrant la voie à l’interdiction de TikTok sur le sol américain et laissant les mains libres à Trump pour conclure un accord.
  • Le président élu Donald Trump a exprimé son intention de trouver une solution pour maintenir TikTok accessible aux utilisateurs américains.
  • Il a également suggéré la possibilité d’accorder une prolongation de 90 jours à ByteDance pour finaliser la vente de TikTok à un acheteur américain, retardant ainsi l’interdiction effective de l’application.

Cependant, les négociations n’avancent pas, car ByteDance refuse de vendre les algorithmes clés de TikTok, jugés essentiels à son succès, en raison des réglementations chinoises sur les exportations de technologies sensibles.

La réalité, c’est que l’argent n’intéresse pas la Chine, qui ne veut pas perdre son outil d’influence sur la jeunesse mondiale ni son avance technologique sur les algorithmes à haute capacité d’addiction, que Facebook a beaucoup de mal à émuler.

Mais les États-Unis ne sont pas le plus grand pays à avoir interdit TikTok, comme je l’avais expliqué lors de mon audition au Sénat sur le sujet.

L’expérience de l’Inde, qui a interdit TikTok en juin 2020, offre des enseignements précieux sur les conséquences d’une telle interdiction.

Impact de l’interdiction de TikTok en Inde 

  • TikTok comptait 200 millions d’utilisateurs en Inde, son plus grand marché étranger en dehors de la Chine, avant son interdiction en juin 2020.
  • Trois alternatives locales ont immédiatement été mises en avant : Moj, MX TakaTak et Chinagri.
  • C’est cependant YouTube qui prend le marché, en lançant YouTube Shorts pour permettre aux créateurs indiens de migrer rapidement.
    
En 2022, Shorts atteint 1,5 milliard d’utilisateurs mensuels à l’échelle mondiale.
  • En août 2020, Instagram Reels a été lancé en Inde, devenant le premier pays à disposer d’une version dédiée intégrant un onglet séparé. En 2022, Reels représente plus de 20 % du temps passé sur Instagram.

  • En quelques mois, les applications locales comme Moj et MX TakaTak peinent à rivaliser avec les plateformes internationales mieux équipées.
  • En 2022, l’Inde devient le plus grand marché mondial pour YouTube (500 millions d’utilisateurs mensuels) et Instagram (362 millions d’utilisateurs).
    
TikTok n’est pas en reste.
  • Entre 2020 et 2024, TikTok double sa base d’utilisateurs mondiaux grâce à des marchés comme l’Indonésie, le Brésil et le Vietnam. Et part à l’assaut de l’Europe.

Mark Zuckerberg et Google manœuvrent pour s’assurer une domination post-TikTok. Ils feront tout pour faire échouer les négociations ou pousser à une vente sans l’algorithme, rendant ainsi le produit moins intéressant.

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Connaissant bien Mark depuis Netvibes, c’est, à mon avis, la raison principale de son ralliement à Trump.

J-1 avant l’arrivée de Trump

Il aura fallu près de 20 ans pour que certaines personnes en France saisissent la raison et l’intérêt des discours sur la souveraineté numérique.

Depuis quelques semaines, il est fascinant de constater que le monde politique réalise à la dernière minute que leur pouvoir, dans un monde contrôlé algorithmiquement par d’autres, n’est qu’une illusion, et surtout quelque chose de très temporaire.

Cela fait 20 ans que nous aurions dû nous préparer à vivre dans le monde numérique qui nous attend. Un monde dont les règles n’ont plus rien à voir avec l’internet des débuts. Pour beaucoup, la transition sera brutale.

Il est déjà temps de se préparer à ce que tous les outils que nous utilisons quotidiennement, parfois aussi simples que le mail ou les applications de messagerie, ne soient plus fiables. Certaines pourraient même disparaître brutalement, comme TikTok, dont la survie dépend désormais uniquement de Trump.

Ce début d’année, il faudra passer un peu de temps à définir sa résilience personnelle et son plan de vie numérique.

Cette crise majeure de l’Internet, dont j’ai esquissé les contours lors de plusieurs conférences, n’a pas de solutions simples et rapides.

▶ Lire la vidéoKeynote d’ouverture de Tariq Krim au Forum International de la Cybersécurité 2023
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2024 est une année folle en termes de cybersécurité entre les US et la Chine

Les États-Unis en ont pris conscience avec l’affaire Salt Typhoon, un piratage par les Chinois des portes dérobées dans les centres de serveurs de l’industrie télécom, qui leur aurait permis d’accéder aux téléphones du président élu Donald Trump et de JD Vance, ainsi que de connaître les déplacements de personnes normalement protégées par le secret.

Cette affaire, révélée par la presse américaine et peu commentée en France, a été rappelée par Meredith Whittaker lors de la conférence DLD avant-hier.


▶ Lire la vidéoPrivate Communication, Human Agency, and Trust (Whittaker, Cukier) | DLD25
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Dans ce nouveau monde, il est légitime de se demander ce que vaut la vie numérique d’un citoyen européen, notamment dans ce nouvel environnement transactionnel passé de l’implicite à l’explicite.

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On peut également se poser la question de ce que l’État français ou l’Europe peuvent faire pour nous protéger.

Aujourd’hui, je ne peux pas vous dire qui, au sein du gouvernement, défend ces sujets et travaille efficacement pour protéger nos intérêts numériques.

Pour la première fois dans l’histoire de l’Internet, le gouvernement français va devoir collaborer avec des plateformes non démocratiques, et pour certaines, clairement illibérales, c’est-à-dire défendant des intérêts opposés aux nôtres.

Ceux qui n’ont pas compris que nous sommes au cœur d’une guerre hybride et épistémologique, c’est-à-dire une transformation de la culture façonnée par la technologie, sont véritablement naïfs et ne méritent probablement pas les postes de responsabilité qu’ils occupent.

  • Que se passe-t-il si, demain, une personnalité politique française se retrouve exclue des plateformes lors de négociations commerciales, la coupant ainsi instantanément de son audience ?
  • Que se passerait-il si tous ses e-mails non sécurisés, ses messages privés et toutes les informations qu’il a partagées étaient exposés au grand jour ?

Cette question se pose également pour les entreprises.

  • Quelles marques ont été déposées sur le fediverse et Mastodon ?
  • Que se passerait-il si des outils comme Instagram ou Facebook devenaient des lieux d’ultrapolarisation ou de désinformation chronique ?
  • Les entreprises auraient dû anticiper ces scénarios et établir des politiques de résilience numérique solides. Ont-elles agi dans ce sens ? Nous allons le découvrir.

Enfin il reste les citoyens, c’est-à-dire nous. Nous avons encore quelques semaines pour organiser notre souveraineté numérique personnelle.

Face à une situation intenable, il faut prendre des mesures drastiques pour mitiger trois risques :

  • La polarisation d’un service le rendant inutilisable.
  • La fermeture d’un service en Europe.
  • L’augmentation potentiellement significative des prix.

To-do list du 20 janvier 2025

  • Faire des sauvegardes de tous les services à risque, notamment de nos données dans le cloud. L’achat d’un disque dur SSD pour archiver ces données sera très utile.
  • Se préparer à intégrer un environnement numérique intégré, mobile et décentralisé. Par exemple, disposer de son propre nom de domaine pour héberger ou rediriger ses principaux e-mails.
  • Récupérer les archives de ses services de réseaux sociaux afin de conserver ses messages, abonnés et métadonnées, ce qui est urgent pour ceux utilisant TikTok ou Twitter.
  • Créer une activité sociale sur un blog, offrant un espace d’hébergement pour ses contenus qui ne soit pas lié à un réseau social.

Au-delà des données, la question de la visibilité (« Klout ») sur les réseaux sociaux est également primordiale.

Là encore, il va falloir accepter le fait que nous ne savons pas à quelle sauce nous allons être mangés.


Instagram a récemment adopté un modèle similaire à celui de Twitter, créant des onglets For You dont le contenu est totalement éditorialisé par la plateforme qui mettent en avant des contenus extrêmes, parfois illibéraux auxquels nous ne sommes pas abonnés.

💡
Si j’étais une entreprise, j’aurais déjà élaboré un plan d’urgence pour les réseaux sociaux et la publicité, car le risque réputationnel va devenir très important.

Nombreux sont ceux qui souhaitent quitter les réseaux sociaux, un peu comme après l’affaire Cambridge Analytica.

Mais pour aller où ?

Si l’Europe et la France ne font rien pour protéger leurs citoyens, au-delà de brandir le DMA/DSA comme si c’était l’alpha et l’oméga du numérique, alors il sera temps de réfléchir à un autre plan.

J’en parlerai dans une prochaine newsletter.


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