🔴 La fracture cognitive entre dans une nouvelle phase

Après la fracture cognitive d’en bas, voici celle d’en haut. Un chiffre, plus encore que les annonces de Choose France, dit beaucoup du monde qui se dessine.

Homme âgé en blouse blanche et gants examinant un disque lumineux bleu, scène du film Rollerball (1975)
Rollerball (1975)

Cette semaine, un chiffre m’a fait réfléchir. Ce n’est pas celui des annonces de Choose France, même si j’y reviendrai à la fin, car ces deals sont peut-être moins favorables qu’ils ne le semblent. Le chiffre qui m’a frappé est celui-ci : 3 600 milliards de dollars. C’est l’addition des dernières valorisations d’OpenAI, d’Anthropic et de l’IPO annoncée de SpaceX.

Cet ordre de grandeur correspond à peu près au PIB de la France. Bien sûr, une valorisation de marché et un PIB ne mesurent pas la même chose. Mais le signal est là : le marché américain commence à pricer ces trois entreprises comme l’équivalent d’un pays entier, un pays où une partie croissante du travail serait remplacée par des agents autonomes, des modèles de langage et des infrastructures spatiales.

Et ce n’est que le début du problème.


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Nous sommes pris dans un billard à plusieurs bandes.

NBC News

Premier point : l’IPO de SpaceX est désormais le grand pari financier d’Elon Musk.

SpaceX vise une levée d’environ 75 milliards de dollars, avec une valorisation d’introduction autour de 1 750 milliards de dollars et un prix évoqué de 135 dollars par action. Des rumeurs de marché ont même évoqué, au printemps, une valorisation supérieure à 2 000 milliards de dollars.

Musk tente ici de modifier la logique même de l’IPO. En principe, une entreprise entre en Bourse pour amplifier un modèle de revenus déjà clair. Dans le cas de SpaceX, les petits porteurs et les acheteurs automatiques d’actions seront placés dans une position beaucoup plus proche de celle du capital-risque : financer un pari techno-spatial radical, néo-cyberpunk, quelque part entre Outland et Alien.

Deux références que Musk connaît bien, puisque nous en avions parlé lors d’un dîner il y a plus de quinze ans.

Outland 1981

Niché au cœur de son nouveau SpaceX, il y a Starlink, le business le plus rentable, qui génère environ 2 milliards de dollars.

Quand SpaceX utilisait la Falcon 9, qui est un extraordinaire usage de la réutilisabilité, SpaceX avait un produit rentable. Mais avec la volonté de lancer un Starship, cette rentabilité s'est évaporée et elle s'ajoute à l'activité déficitaire de xAI, qui aurait perdu environ 6,4 milliards de dollars sur opérations en 2025 pour environ 3,2 milliards de dollars de revenus.

Elon Musk vend de l'IA mais ce n'est ni son business ni son cœur d'activité. Et le plus drôle c'est que SpaceX a déjà obtenu le droit d'acquérir Cursor pour 60 milliards de dollars d'ici la fin de l'année, ou de payer 10 milliards pour "notre travail ensemble". L'acquisition devrait se concrétiser 30 jours après l'IPO, donc en juillet 2026.

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Ce qui est intéressant, c'est que la Chambre des représentants américaine a lancé une enquête sur les liens d'Anysphere, la maison mère de Cursor, avec des IA chinoises pour risques de sécurité nationale. L'IPO de SpaceX financerait donc un acteur dont les liens avec la technologie chinoise sont aujourd'hui sous surveillance du Congrès américain.

Et nous allons tous littéralement payer pour cela. Je m'explique.

  • Le 1er mai 2026, Nasdaq a officiellement modifié ses règles d'inclusion dans le Nasdaq-100 : toute entreprise nouvellement cotée classée dans le top 40 par capitalisation peut désormais intégrer l'index en seulement 15 jours de trading, contre 3 mois auparavant. La condition de flottant minimum a été supprimée.
  • Selon Reuters, SpaceX avait signalé dès le départ que l'inclusion rapide dans les indices était une condition centrale de son choix de bourse. Nasdaq et NYSE se battaient pour l'accueil. Nasdaq a changé ses règles. SpaceX a donc choisi Nasdaq.
  • Le Nasdaq-100 est suivi par plus de 200 produits d'investissement représentant plus de 600 milliards de dollars d'actifs. Plus de 30 000 milliards de dollars sont benchmarkés sur les grands indices américains. Les gestionnaires de fonds passifs seront mécaniquement forcés d'acheter. En gros les retraites et les fonds de pension vont acheter du SpaceX de manière automatique.
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Je ne suis pas un expert financier, mais je pense que de nombreux produits financiers (assurances vies, PER, plans d'épargne en ETF) en Europe seront mécaniquement exposés à SpaceX après le 7 juillet 2026 sans avoir eu le choix.

La nouvelle classe intermédiaire

Beaucoup pensent que l’IA va démocratiser la prospérité et booster les classes moyennes.

Je pense l’inverse : ceux qui paient aujourd’hui cent ou deux cents euros par mois pour accéder aux meilleurs outils sont en train de devenir une classe cognitive intermédiaire. Au-dessus d’eux, il y aura ceux qui auront accès aux modèles qui comptent vraiment. En dessous, ceux qui devront se contenter des versions gratuites, dégradées ou limitées.

C’est là que le sujet bascule. On commence à voir apparaître deux IA : une IA utile aux citoyens, aux indépendants et aux petites entreprises ; et une autre IA, beaucoup plus puissante, pensée pour le monde militaire, les grandes plateformes et les très grandes entreprises.

C’est cette nouvelle hiérarchie cognitive que je voulais explorer cette semaine.


Nous avions déjà parlé de la première fracture cognitive : celle qui sépare ceux qui restent sur les versions gratuites, ceux qui peuvent se payer un abonnement à 20 dollars par mois, et ceux qui montent déjà vers des offres à 100 ou 200 dollars par mois pour reprendre le contrôle de leur vie numérique.

🔴 La fracture cognitive qui arrive
L’IA de 2026 nous rend super productifs. Mais tout le monde n’y a pas encore accès, et il n’est pas sûr que tout le monde puisse se le permettre.

À partir des informations que j’ai pu réunir auprès de quelques amis qui testent déjà Claude Mythos Preview, je commence à voir se dessiner une deuxième fracture cognitive : non plus entre les versions gratuites et les abonnements payants, mais entre ceux qui utilisent les offres à 100 ou 200 dollars par mois et ceux qui auront accès aux modèles super-frontière de type Mythos.

Les versions gratuites vont de plus en plus s'enshittifier

Les versions gratuites n’existent pas par contrat social. Elles servent d’abord à donner à la majorité des utilisateurs un aperçu de l’augmentation cognitive.

Comme souvent, les utilisateurs gratuits finissent par trouver leurs propres niches d’usage. Mais l’IA gratuite n’est pas conçue pour leur faire gagner pleinement du temps. Les données peuvent servir à l’entraînement, les services proposés restent basiques ou limités, et la publicité arrive pour rentabiliser ces usages. Pour certains acteurs, l’objectif reste simple : faire monter les utilisateurs vers les offres payantes.

Comme nous l’avions déjà dit, il y a deux visions. ChatGPT cherche à garder les utilisateurs le plus longtemps possible dans son service, même avec une offre dégradée. Anthropic montre le potentiel, puis limite rapidement l’usage pour vous pousser vers la version payante — ou vous laisser partir.

Mais cette stratégie américaine du gratuit est déjà contestée par les acteurs chinois, avec une logique plus proche de TikTok ou de Temu. Des produits comme DeepSeek ou Qwen tentent de proposer gratuitement ce que les acteurs américains réservent à leurs offres payantes autour de 20 dollars par mois.

Il y a aussi les versions d'entrée payante, comme ChatGPT Go à 8 dollars par mois ou Google AI Plus à 7,99 euros par mois.

La logique est celle de Netflix : mieux vaut garder quelqu'un sur une petite offre que de le perdre et devoir le reconquérir.

Ce qui a changé pour OpenAI et Google, c'est qu'ils ont réussi à mettre des modèles plus petits qui font le job et coûtent bien moins cher qu'avant.

Les versions payantes de base sont de moins en moins utiles pour faire de l'agentique.

Dans le panier entre 15 et 25 dollars par mois il y a Mistral Vibe à 14,99 dollars par mois, ChatGPT Plus à 20 dollars par mois, Claude Pro à 20 dollars par mois, et Google AI Pro à 21,99 euros par mois en France. 20 dollars, c'est désormais le niveau de l'IA payante standard, celui que beaucoup d'utilisateurs avancés considèrent aujourd'hui comme le minimum pour travailler correctement.

Mais cette gamme de prix ne marche pas pour l'agentique.

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J’ai ajouté Mistral Vibe parce qu’il a été annoncé, mais j’ai hésité à le faire. Le problème de Mistral, c’est de ne pas avoir compris que le même utilisateur est à la fois professionnel en entreprise et consumer à la maison. En ne construisant pas de produit grand public installé dans les usages quotidiens, Mistral n’a pas créé ce lien réflexe qui fait qu’on pense à vous en premier. ChatGPT et Claude l’ont parfaitement compris. Mistral, semble-t-il, pas encore.
  • Ce qui est intéressant, c’est que depuis le décollage de Claude, ChatGPT tente, notamment avec Codex, de ramener les utilisateurs vers une offre à 20 dollars. Sur la code review, Codex n’est pas si loin de ce que Claude propose dans son offre à 100 dollars.
  • Il est possible qu’OpenAI ait énormément travaillé sur l’optimisation et la vitesse. Cela se voit dans les produits. Mais il y a aussi un facteur plus simple : 20 dollars reste le seuil psychologique acceptable pour beaucoup d’utilisateurs.
  • Et il y a une troisième chose. Pour quelqu’un qui utilise déjà Claude de manière intensive, prendre Codex à 20 dollars comme second abonnement pour faire de la review de code devient plus rationnel que de payer un second abonnement Claude plus cher. Pour de nombreux développeurs, l’arbitrage devient évident.
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À titre personnel je fais toujours vérifier par un autre modèle que celui qui a généré.

Le nouveau seuil, celui de 100 dollars, est désormais le seuil de base pour une IA agentique réellement utilisable.

  • C'est un seuil psychologique pour l'usage intensif. Claude Max 5x est à 100 dollars par mois.
  • Google AI Ultra 5x est à 99,99 euros par mois en France. On paie plus pour un service de chat mais pour une capacité d'agents capables de répartir, structurer et organiser les tâches.

L'accès à l'agentique est pour moi le premier palier de fracture cognitive.

Pour le code et pour l'usage ultra intensif, il y a le palier à 200 dollars ou environ 220 euros par mois.

  • ChatGPT Pro est à 200 dollars par mois. Claude Max 20x est à 200 dollars par mois. Google AI Ultra 20x est à 219,99 euros par mois en France.
  • Ce niveau correspond vraiment à des cas très spécifiques : développeurs, consultants premium, chercheurs, analystes, gens qui ont fait de l'IA leur assistant principal et leur PA.
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Beaucoup d’utilisateurs d’OpenClaw, d’Hermes et d’autres outils permettant de piloter des agents IA en chaîne se retrouvent désormais plus limités. Ces outils consomment énormément de tokens, car ils font travailler plusieurs agents à la suite ou en parallèle. Les acteurs de l’IA cherchent donc à faire payer plus cher ces usages intensifs, notamment chez les développeurs.
  • Google qui est le moins confiant et le moins utilisé pour le développement tente une logique de bundle.
Google tente aujourd'hui de construire un nouvel écosystème fermé.
  • Le lab produit de Google sort beaucoup de choses et réussit parfois à créer de mini-hypes : Veo, Nano Banana, NotebookLM, et plusieurs produits très intéressants. La stratégie est originale, mais elle se heurte au problème historique de Google : trop de marques, trop de produits, trop de logique interne.
  • C’est probablement l’une des raisons pour lesquelles Google n’a pas imposé Gemini dès le départ comme une marque unique et évidente. Cette hésitation lui a coûté du temps. Là où ChatGPT et Claude sont devenus des réflexes, Google continue de disperser ses usages entre plusieurs noms, plusieurs interfaces et plusieurs promesses.
  • Le problème est encore plus visible avec les offres Pro et Ultra. On ne peut pas justifier un abonnement haut de gamme uniquement par des produits trop spécifiques, surtout quand les services chinois deviennent très compétitifs sur la vidéo, et que des outils comme Nano Banana restent enfermés dans Gemini au lieu de devenir des produits auxquels on pense spontanément.
  • En créant des produits dans les produits, Google rend l’expérience moins lisible. Les utilisateurs finissent alors par préférer des agrégateurs comme Perplexity, qui donnent accès à plusieurs modèles sans leur demander de comprendre l’architecture interne d’un grand groupe.
  • L’hubris de Google, qui voulait vendre une offre super-AI plus chère que les autres, s’est heurtée à la réalité du marché. Google avait lancé Google AI Ultra le 20 mai 2025 à 249,99 dollars par mois aux États-Unis. Le 19 mai 2026, l’offre a été restructurée : un nouveau palier Ultra à 100 dollars par mois, et un haut de gamme ramené de 250 à 200 dollars par mois.

Autrement dit : Google est revenu au prix des autres.

  • En France, cela donne aujourd’hui 99,99 euros par mois pour Google AI Ultra 5x et 219,99 euros par mois pour Google AI Ultra 20x. Cette harmonisation rend les paliers plus lisibles : gratuit, 20 euros, 100 euros, 200 euros. Chacun choisit ensuite le niveau de capacité cognitive qu’il peut ou veut payer.
  • Mais cette logique dit aussi autre chose. Le monde se divise désormais entre ceux qui prennent la première réponse de l’IA, et ceux qui disposent de 100 ou 200 euros de tokens par mois pour itérer, corriger, comparer, tester et pousser leurs idées jusqu’à un niveau satisfaisant.

Mais jusqu’où pourra-t-on réfléchir ?

C’est la prochaine fracture cognitive.

Il est encore difficile de savoir si les abonnés à Claude Max auront automatiquement accès à Mythos. Côté OpenAI, le prochain modèle super-frontière non public est GPT-5.6, attendu pour juin 2026. OpenAI dispose aussi de son propre programme d’accès restreint, Trusted Access for Cyber, avec GPT-5.5-Cyber, un modèle dédié à la cybersécurité, équivalent fonctionnel du Project Glasswing.

Sur les modèles super-frontière, Google semble avoir décroché. Son modèle state of the art n’est toujours pas disponible : Gemini 3.5 Pro promet beaucoup, mais n’est toujours pas sorti.

J’ai toujours tendance à penser que la hype est proportionnelle au prix que l’on veut faire payer. Au-delà de la réalité exacte de Claude Mythos Preview, le vrai sujet est peut-être là : préparer les utilisateurs à accepter une nouvelle gamme de prix.

Ce que rapportent ceux qui ont testé Mythos est intéressant : certaines capacités, notamment en cybersécurité, semblent bloquées sauf autorisation spécifique côté Anthropic.

Si cette logique se confirme, la prochaine fracture ne portera plus seulement sur l’accès aux modèles les plus puissants, mais sur l’accès aux agents spécialisés. On ne parlera plus d’abonnements à 20, 100 ou 200 dollars par mois, mais potentiellement de produits à 2 000, 10 000 ou 20 000 dollars par mois.

Si les informations rapportées sur les futurs agents d’OpenAI se confirment, nous ne serons plus face à de simples assistants généralistes. Nous entrerons dans un marché d’outils verticalisés pour le développement logiciel, la recherche, la finance, la cybersécurité ou la biologie.

Bienvenue dans l'appstore cognitif d'en haut

Pour accéder aux fonctions cyber ou aux capacités bio, il ne suffira pas nécessairement de payer. Il faudra peut-être aussi disposer d’autorisations spécifiques.

Cette semaine, j’étais avec l’un des plus grands spécialistes des virus biologiques au monde. Il m’a raconté que de nombreuses conversations avec Claude étaient comprises en amont, puis bloquées dès qu’elles entraient dans certains sujets sensibles.

Cela signifie que même les utilisateurs capables de payer les modèles les plus avancés pourraient ne pas avoir accès à toutes leurs capacités. La prochaine frontière ne sera donc pas seulement une frontière de prix. Ce sera aussi une frontière d’autorisation.

Et dire qu’en 2026, beaucoup d’entre nous pensaient qu’un abonnement à 100 euros suffisait pour travailler correctement avec l’IA. Nous parlons désormais de modèles ou d’agents pouvant coûter 20 000 euros par mois.

Cela change complètement la lecture politique de l’IA. Surtout pour les citoyens américains, à qui l’on demande d’accepter l’installation massive de data centers, la hausse des prix de l’électricité, la pression sur l’eau et les infrastructures locales, pendant que l’accès aux modèles super-frontière et à la super-intelligence reste réservé à quelques acteurs capables de payer.

Choose France finance l'IA super-frontière des US ?


Mais vous allez voir, l'histoire est encore plus folle que cela.


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