âWe shall not cease from exploration
And the end of all our exploring
Will be to arrive where we started
And know the place for the first time.â
T.S. Eliot
Si, comme lâĂ©crit T.S. Eliot, le vrai voyage consiste Ă voir autrement, lâIA nous y aide-t-elle vraiment ? Ou nous retient-elle Ă la surface ?
Cette semaine, jâavais envie de parler dâIA et de revenir sur une question qui mâobsĂšde, celle de la relation que nous avons ou que nous pouvons avoir avec ces machines.
- LâannĂ©e derniĂšre, jâavais, lors dâune confĂ©rence Ă Istanbul, abordĂ© lâidĂ©e que lâIA traite la culture humaine comme une culture indigĂšne.
- Mon intuition Ă©tait que si lâon vit dans un monde de rĂ©sumĂ©s, de synthĂšses, ou dâapproximations statistiques, la reprĂ©sentation mĂȘme du monde dans sa complexitĂ© change. De la mĂȘme maniĂšre que nous avons simplifiĂ© les croyances indigĂšnes et Ă©ludĂ© leur complexitĂ©.
Je ne peux mâempĂȘcher de penser aux croyances sur lâĂ©cologie rapportĂ©es dans lâincroyable documentaire dâAdam Curtis, et dây voir un parallĂšle troublant.
- Pendant des dĂ©cennies, lâĂ©cologie a reposĂ© sur une illusion : celle dâun monde naturel autorĂ©gulĂ©, stable, capable de revenir Ă lâĂ©quilibre aprĂšs chaque perturbation.
- Cette vision, portée par des figures comme Arthur Tansley (qui invente le mot « écosystÚme ») et amplifiée par les frÚres Odum, a imposé un cadre mécanique à la complexité du vivant.
- Les Ă©cosystĂšmes ont Ă©tĂ© rĂ©duits Ă des circuits, Ă des flux dâĂ©nergie modĂ©lisables, Ă des boucles de rĂ©troaction. Mais cette approche Ă©tait une construction : un fantasme de stabilitĂ© projetĂ© sur la nature.
- Plus tard, des chercheurs comme Daniel Botkin ont montrĂ©, empiriquement, que cette stabilitĂ© nâexistait pas et que les systĂšmes naturels Ă©taient chaotiques, imprĂ©visibles, en recomposition permanente.
Câest ce dĂ©calage entre le modĂšle et le rĂ©el qui trouve aujourdâhui un Ă©cho troublant dans notre usage de lâIA.
- Les modÚles génératifs comme ChatGPT fonctionnent sur une logique semblable : réduire la complexité du savoir humain à des régularités statistiques.
- Ils produisent un monde textuel lisse, auto-cohérent, mais artificiellement stabilisé.
- Cela ne veut pas dire quâil ne faut pas les utiliser, mais quâil faut se nourrir de complexitĂ© en dehors de leurs usage.
- Comme manger des produits frais non transformés ni simplifiés a un impact sur notre corps.
Comme en Ă©cologie hier, nous oublions parfois que la pensĂ©e ne suit pas des boucles fermĂ©es, elle bifurque, dĂ©rive, explose. Lâillusion nâest pas dans lâoutil, elle est dans notre dĂ©sir dâen faire un substitut Ă la complexitĂ©.
PS : jâen avais fait une version plus courte au MEDEF en français.
Depuis plusieurs semaines, je suis tombĂ© comme beaucoup dâentre vous probablement sur des Ă©tudes qui, avec une certaine dramatisation, expliquent que lâintelligence artificielle, et notamment les outils de gĂ©nĂ©ration de texte, finissent par nous rendre stupides.
Mais une dâentre elles semble faire le buzz, celle de Nataliya Kosmyna, qui travaillait il y a encore quelques annĂ©es sur des interfaces entre machine et humain (comme dans le film Firefox), et je pense quâelle sâen est inspirĂ©e pour lâĂ©tude du MIT.

En gros, elle a fait mesurer lâeffet rĂ©el de ChatGPT sur le cerveau. LâĂ©tude montrerait que cela nous rend plus passifs :
- ActivitĂ© cĂ©rĂ©brale plus faible avec les LLM quâavec Google ou sans aide
- Moins de mémoire, moins de créativité, moins de concentration
- On pense moins, on délÚgue plus
- LâIA devient une bĂ©quille cognitive
- Ă force dâĂȘtre assistĂ©s, on oublierait comment rĂ©flĂ©chir
Câest amusant, parce que lors de ma seule intervention dans C ce soir, Ă lâoccasion dâun dĂ©bat autour de ChatGPT, jâavais prĂ©cisĂ©ment soulignĂ© cette intuition que jâavais : utiliser systĂ©matiquement les mĂȘmes raccourcis intellectuels finit, Ă force, par nous faire oublier les anciennes mĂ©thodes.
Un peu comme ce chauffeur Uber incapable de retrouver un itinĂ©raire sans GPS, ce collĂ©gien qui ne sait plus faire une division sans calculette, ou nous tous, dĂ©sormais bien en peine de rĂ©citer par cĆur les numĂ©ros de tĂ©lĂ©phone de nos proches.
Il y a toujours eu deux camps : ceux qui pensent que la mĂ©moire se travaille, et ceux qui pensent quâelle doit ĂȘtre utilisĂ©e Ă autre chose et profiter des nouvelles technologies.
Câest un peu ce que nous vivons aujourdâhui avec les outils dâIA gĂ©nĂ©rative : une tension permanente entre lâefficience quâils offrent et lâatrophie progressive des compĂ©tences quâils induisent.
On flotte dans une zone grise, pas loin dâune paralysie mentale quand lâoutil fait dĂ©faut, car on se sent soudain privĂ© dâun rĂ©flexe de base.
Comme tous les outils, cette impression de puissance nouvelle rend le retour en arriĂšre non seulement laborieux, mais vite rĂ©dhibitoire. Il faut avouer que lâintelligence artificielle est allĂ©e encore plus loin.
La premiĂšre question que je me suis posĂ©e en utilisant les premiers outils, avant le ChatGPT officiel, câest de mesurer le temps gagnĂ©.
- Gagner 5 minutes nâest pas suffisamment important.
- Gagner 30 minutes de travail utile devient plus intéressant. Mais il faut faire attention de bien inclure le temps supplémentaire de vérification.
- Quand lâIA promet de faire gagner une journĂ©e, voire des semaines de travail, ce que lâAGI ou la super-intelligence nous promet, alors lĂ , on entre dans une disruption vĂ©ritable. Car avec ce niveau dâaccĂ©lĂ©ration cognitive, il devient compliquĂ© de vĂ©rifier correctement.
Lâautre question, Ă©videmment, câest de se demander comment ceux qui arrivent dans le monde du travail avec ces outils vont rĂ©agir. Jâen ai encore eu la preuve il y a quelques jours lors dâun dĂźner. Dans le monde de lâĂ©ducation publique et privĂ©e, câest de plus en plus la panique, car personne nâarrive encore Ă imaginer des solutions et envisage la destruction complĂšte de leurs modĂšles Ă©conomiques.
Et ce qui est vrai pour lâĂ©ducation est vrai pour chacun dâentre nous : il y a des choix importants Ă faire.
Entre outil magique et partenaire instable
Les effets ne sont pas uniformes.
- Pour celui qui manque de repĂšres en Ă©criture, en structuration dâidĂ©es, en technique ChatGPT peut ressembler Ă un demi-dieu domestique : fluide, rapide, poli.
- Mais pour qui dispose dĂ©jĂ dâun bagage solide et de rĂ©fĂ©rences vastes, lâexpĂ©rience est autre : la machine devient un partenaire, un amplificateur, un outil de productivitĂ© avancĂ©e. Et dans ce cas-lĂ , revenir Ă une production âpureâ, lente, mĂ©thodique, sans cette assistance IA, paraĂźt non seulement contre-productif, mais presque absurde.
Le nouveau dĂ©bat est donc celui de lâautonomie cognitive.
Cette facilitĂ© nouvelle est-elle un levier ou lâinstallation dâune paresse dâun genre nouveau ?
Je lâavoue : jâai commencĂ© rĂ©sistant. Puis, sous les conseils de Romain Huet, jâai plongĂ© la tĂȘte la premiĂšre avec lâobjectif de mâinventer un vĂ©ritable workflow dâultra-productivitĂ© oĂč la parole, la voix, la conversation structurent mon Ă©criture.
Je crois avoir rĂ©ussi Ă en faire quelque chose qui marche, mĂȘme si les mises Ă jour souvent invisibles dâOpenAI et de Claude mettent Ă mal parfois les petits tweaks que jâai rĂ©ussi Ă mettre en place.
Ma grande dĂ©couverte a Ă©tĂ© dâapprendre Ă crĂ©er dans un dialogue permanent avec la machine.
La génération X est la grande gagnante de cette transition
Certaines gĂ©nĂ©rations sont peut-ĂȘtre mieux armĂ©es pour naviguer cette nouvelle forme de productivitĂ©. La gĂ©nĂ©ration X, notamment, qui a traversĂ© les dĂ©buts du Web, les claviers rudimentaires, les lignes de commande, les premiers moteurs de recherche, et qui dispose surtout dâune intuition et de rĂ©fĂ©rences culturelles plus larges, ainsi quâune capacitĂ© Ă corriger les erreurs, est Ă mon avis celle qui a le plus de potentiel.
Pour moi, lâIA sâincarne dans mon nouveau motto : think slow, execute fast.
Elle permet de ralentir la rĂ©flexion pour en tester des chemins, dâexplorer des formules, dâĂ©prouver des scĂ©narios, avant de passer Ă lâaction. Ce dont je parle ici, câest dâune prĂ©production augmentĂ©e avant mĂȘme le passage Ă la production. Jâutilise la machine pour pousser des idĂ©es, croiser des mĂ©taphores, casser des formats, et elle prend en charge la mise en forme.
ChatGPT, ses bugs, ses manies, ses contradictions
En moins dâun an, ces outils sont devenus spectaculaires. Ce que je nâosais pas faire hier, par peur de me perdre dans trop de texte ou faute dâune mĂ©thode claire et structurĂ©e, est devenu une seconde nature.
Je demande Ă la machine de reformuler un paragraphe, clarifier un raisonnement, tester une mise en forme. Mais cette proximitĂ© mâa aussi permis de retrouver le goĂ»t dâune Ă©criture plus agile et plus ambitieuse.
Aucun des textes de mes newsletters nâest Ă©crit par de lâIA, mais aucun de mes textes nâa pas bĂ©nĂ©ficiĂ© de son assistance.
Certes, lâĂ©criture de ChatGPT reste imparfaite : style reconnaissable, typographie instable (tirets, sauts de ligne Ă©nervants), mise en page hasardeuse. Pour beaucoup, ce sont de simples dĂ©tails, mais pour lâĆil aguerri, ils trahissent lâintervention de lâIA. Cela mâoblige Ă reprendre le texte Ă©ditĂ© manuellement. Dâautres fois, une reformulation est trop ampoulĂ©e, ou au contraire trop familiĂšre, ce qui me dĂ©sespĂšre.
Mais je trouve parfois la solution en lui envoyant une avalanche de points dâinterrogation, dâexclamation, juste pour la secouer. Et lĂ , elle rĂ©agit. Ou elle bugue. Ou, pire, elle (la machine) se remet Ă me tutoyer, malgrĂ© ma consigne explicite. Et puis, comme si de rien nâĂ©tait, elle exĂ©cute la tĂąche Ă la perfection.
Une IA bilingue⊠mais asymétrique
Le plus subtil reste la diffĂ©rence entre le français et lâanglais.
- En français, elle est laborieuse au départ, mais le fil de la conversation améliore sa pertinence.
- En anglais, elle brille dâentrĂ©e, mais dĂ©cline Ă mesure que la conversation sâĂ©tire.
Ce dĂ©calage doit interroger : est-ce une question de modĂšle, de calibration, ou dâunivers linguistique ?
Créativité ou boucle infinie de déjà -vu ?
Jâai peu recours aux gĂ©nĂ©rateurs dâimages et je reste fascinĂ© par la gĂ©nĂ©ration vidĂ©o. Et pourtant, je mâennuie face aux mĂȘmes styles rabĂąchĂ©s, aux formats rĂ©chauffĂ©s dâun auteur Ă lâautre, aux effets recyclĂ©s.
Câest un symptĂŽme : lâoutil fonctionne, mais la crĂ©ativitĂ© fait dĂ©faut. Pour sortir du lot, il faut une vĂ©ritable archĂ©ologie de prompts ou utiliser ses propres modĂšles.
Alors vient la question essentielle : lâIA est-elle un outil de prĂ©production, ce pour quoi elle est excellente, ou peut-elle devenir un vĂ©ritable outil de crĂ©ativitĂ© ?
Or la créativité exige temps, maßtrise, lùcher-prise, réécrire, réexplorer.
La prĂ©production, elle, est rapide et efficace. Beaucoup confondent les deux, ou espĂšrent que la machine se charge de tout. Ce nâest pas mon approche : je lâutilise pour formaliser ce que jâai Ă cĆur, mais je ne laisse pas la machine penser pour moi.
Ce que je trouve fascinant, câest que lâIA a dĂ©jĂ fait une victime : je nâutilise plus de traitement de texte. Je suis revenu au papier ou Ă mon Ă©diteur markdown .
Ăthique et effort dans un monde automatisĂ©
A-t-on le droit de faire cela ?
Je pense que lâIA est un outil fascinant, mais que nombreux sont les vendeurs de rĂȘves. Elle met aussi en avant les cotĂ©s absurdes dans lâentreprise : un rapport Ă©crit par personne et qui sera lu par personne.
Car ce qui mâintrigue et mâinquiĂšte nâest pas tant la prĂ©production que les changements dans notre capacitĂ© Ă acquĂ©rir de lâinformation.
- Ce qui mâinterpelle surtout aujourdâhui, ce nâest pas tant que lâIA produise, câest quâelle comprenne ou lise avant mĂȘme quâon ait lu. Comme gmail qui analyse nos emails avant nous (un problĂšme Ă©thique selon moi)
- Je sais dĂ©jĂ que beaucoup dâentre nous ne lisent plus les textes originaux et se contentent dâun rĂ©sumĂ© gĂ©nĂ©rĂ© automatiquement.
- Mais un accĂšs exclusivement Ă lâinformation compressĂ©, digĂ©rĂ© par la machine, est-il vraiment conseillĂ© ?
MĂȘme cette newsletter pourrait ĂȘtre lue Ă travers un prisme IA avant dâarriver jusquâĂ vous. Et cela mâattriste, parce que jây ai mis de la rĂ©flexion, de la prĂ©cision.
Compression cognitive comme test pour lâhumanitĂ©
Ce phénomÚne interroge une réalité plus large : la compression cognitive.
Si Ted Chiang a raison dans son format, âChatGPT est un JPEG flou du Webâ, alors nous perdons de la substance, des dĂ©tails, des singularitĂ©s.

Comme un MP3, on conserve la musique, mais la profondeur, les harmoniques, la résonance disparaissent. Peut-on vraiment apprendre, comprendre, saisir la nuance quand on ne lit que des versions compressées du savoir ?
- Parfois, dans un livre, câest une phrase, un mot, quelque chose qui rĂ©sonne en nous et qui fait que lire ce livre va changer notre vie ou notre façon de voir les choses.
- Dans un rĂ©sumĂ© IA, il nâest pas impossible que cette phrase, cette rĂ©flexion, nâarrive jamais.
- Le cheminement est important, la marche et les randonnées sont par exemple un moment privilégié de reflexion et de remise en question.
- Lire est un peu la mĂȘme chose, le mĂȘme sentiment de plenitude, Ă condition dâaccepter de sortir de la bulle de productivitĂ© quâon nous enjoint de suivre tout le temps.
Le piÚge du versioning non déterministe
Au-delà du contenu, il y a un autre défi : le versioning non déterministe.
Chaque requĂȘte gĂ©nĂšre un texte diffĂ©rent. Il faut alors garder trace de la meilleure version, la copier quelque part, autrement elle disparaĂźt. Cela mâest arrivĂ© plusieurs fois.
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