La semaine dernière, nous avons parlé de Kimi comme un point d'inflexion, mais une grande partie de ce que nous avions dit était liée à la question technologique (est-ce un bon modèle) ou à la question financière (ce modèle peut-il perturber la croissance d'Anthropic ? la réponse courte est non).
Mais ce qui m'intéresse le plus aujourd'hui, c'est la question philosophique et politique. On voit beaucoup plus la dynamique entre deux visions de la tech, maintenant qu'il est clair que la Chine n'est pas juste une copie du modèle US, mais une vision politique beaucoup plus large.
Parmi les différentes analyses, une m'a interpellé, c'est le post de Dean Ball sur X. Ce dernier, en charge de la prospective stratégique chez OpenAI, ne cachait pas sa peur parce que les progrès sont bien plus rapides qu'espéré. Mais c'est sur la partie de son post où il parle de l'IA communiste, qui s'opposerait à celle d'une IA progressiste et personnelle que les États-Unis sont en train de créer, que je me suis posé beaucoup de questions.
Il y a quelque temps, à la HEAD, j'ai eu l'opportunité de faire une conférence sur l'IA dans le cinéma qui est ma passion depuis toujours, je crois avoir vu quasiment tous les films qui traitaient du sujet.
De l'obscure série B à la série américaine jamais sortie en France. Des chefs-d'œuvre oubliés comme notamment 2010, la suite de 2001, qui revient sur la question de l'IA sous une forme extrêmement intéressante.
La théorie que je développe, c'est qu'une grande partie de la vision que l'on a de l'IA provient des films qu'on a vus plus jeune.
Et la série qui définit le mieux l'IA elle-même, les LLM, c'est évidemment Star Trek: The Next Generation (Star Trek: Voyager un peu aussi).

Cette idée qu'un ordinateur de bord central organise la vie du vaisseau, répond personnellement à chacun des membres de l'équipage tout en protégeant leur vie privée.
Comme beaucoup, j'ai été fasciné par cette machine dont la voix était empruntée à Majel Barrett, la femme de Gene Roddenberry. Comme je le dis souvent, ne pas avoir vu Star Trek: The Next Generation est, pour toute personne qui travaille dans l'IA, une faute professionnelle, tant les sujets liés à l'interaction homme-machine et à l'éthique de l'IA y sont brillamment abordés.
Mais deux choses sont importantes à rappeler.
- La première, c'est que cet ordinateur est déployé dans le cadre d'un environnement, un vaisseau, avec une structure de type militaire. Le capitaine a la possibilité d'ouvrir l'accès aux archives des prompts de chacun des membres de l'équipage.
- La deuxième, évidemment, c'est que Star Trek imagine un futur hyper progressiste où l'argent n'existe plus, où les marques n'existent plus, et où la technologie est construite dans une dynamique de progrès. Pas toujours, mais la partie sombre (la Section 31) de Star Trek n'a jamais été correctement développée.
Mais revenons un instant au post de Dean Ball qu'il faut lire avec attention. Le terme d'IA communiste n'arrive pas de nulle part : il fait écho à une conversation entre Reid Hoffman et Peter Thiel, qui avait déjà expliqué que l'IA était communiste et la crypto libertarienne.
Ses observations sont intéressantes car elles sont dépassionnées (mais orientées au profit de son employeur), à la différence de celles des acteurs politiques américains qui ont besoin de charger la barque.
Le premier point : selon lui, Kimi est un vrai modèle de frontière. Il écarte l'explication par la distillation et le situe, en usage agentique, au niveau des meilleurs modèles publics du premier trimestre 2026. Sa seule réserve : le modèle consomme beaucoup de tokens, et rien ne prouve qu'il soit réellement bon marché à faire tourner. C'est intéressant car cela veut dire que les modèles, s'ils sont coûteux, ne peuvent pas être le fondement d'une IA pour tous.
Le second point : il se dit surpris que l'État chinois laisse sortir des modèles de ce niveau en open weight. Pour l'essentiel, dit-il, le Parti ne croirait pas à l'AGI et sous-estimerait l'enjeu. Pour le reste, les restrictions américaines sur les GPU privent les entreprises chinoises du calcul nécessaire pour servir des clients dans le monde entier : ouvrir les poids, c'est laisser les autres payer l'inférence pour utiliser en priorité ce que l'on a pour l'entraînement de modèles. Côté entreprises, le calcul est plus simple : en retard sur la frontière, elles savent que presque personne ne paierait pour des API chinoises sous-frontière.
Troisième point, et c'est le cœur du texte : les modèles ouverts sont, selon lui, intrinsèquement décélérationnistes. Si les meilleurs modèles deviennent gratuits, il devient impossible de justifier des dizaines de milliards d'investissements privés pour entraîner la génération suivante. C'est le point important pour les deux leaders américains du marché. Il faut toujours plus d'argent pour atteindre le plus vite possible l'AGI.
Quatrième point : la conséquence probable d'un monde dominé par l'open weight est ce qu'il appelle l'AI communism. L'IA cesse d'être un produit de marché et devient un bien public, une infrastructure publique numérique fournie par l'État. Il juge ce futur dystopique, tout en reconnaissant que les défenseurs de l'open weight admettent vouloir aller dans cette direction.
C'est un risque important à ses yeux, car on pourrait très bien imaginer un monde alternatif où le reste du monde se connecte à des services d'IA chinoise, dont certains seraient gratuits et alimenteraient les services en données fraîches et contextes nouveaux.
La Chine deviendrait ce world brain de H. G. Wells qui sert (et influence) le reste du monde.
Enfin, il anticipe que Washington créera du risque réglementaire autour des modèles chinois. Pas une interdiction stricte, mais des frictions qui rendraient le coût d'usage de ces modèles moins compétitif. Mais le problème, c'est que déjà une majorité des startups américaines utilisent ces modèles, et comme nous l'avons vu, le monde de la cyber se prépare à les utiliser en masse pour contourner les blocages de Fable.
Construire des colonies cognitives rentables
La différence entre les US et la Chine devrait être claire, mais avec les États-Unis qui demandent une forme d'obéissance stricte, nous l'avons vu entre Anthropic et le Department of War, elle l'est de moins en moins pour les Européens. Si les modèles chinois et américains sont différents dans leur vision du déploiement, leur vision reste similaire : construire des colonies cognitives rentables.
Pour l'instant, le risque est surtout économique, l'arrivée de modèles frontière n'est pas tant un risque pour la construction de l'infrastructure que pour les revenus des deux leaders. Et les risques sont écartés, soyons honnêtes.
D'un côté, l'intégration parfaite des services d'Anthropic et d'OpenAI continue de leur donner un avantage. De l'autre, l'offre d'infrastructure souveraine on-prem commence à peine, et les solutions pour mettre en place ses propres clusters sous Kimi, Qwen ou DeepSeek à plein potentiel continuent de coûter un bras. Comme nous l'avions dit, tant que les modèles ne sont pas pensés pour une distribution directe aux entreprises, leur intégration restera plus coûteuse.
Ce qui est intéressant, c'est de voir que la dynamique reprochée à la Chine pourrait être mise en place aux États-Unis. Si l'IA dumping des Chinois réussissait, alors les laboratoires américains, pourtant champions déclarés du marché, pourraient demander la protection de l'État.
C'est exactement ce que propose Ball dans son texte.
La situation ressemble trait pour trait à celle des voitures électriques chinoises face à l'Europe. L'Europe a rendu la transition électrique obligatoire, puis a imposé des droits de douane aux véhicules chinois abordables pour protéger ses constructeurs. Elle défend en même temps l'objectif et l'industrie qui peine à l'atteindre, et c'est le consommateur qui paie la différence.
Les États-Unis prennent le même chemin avec l'intelligence. L'IA y est proclamée outil de progrès et d'abondance, mais l'industrie américaine n'est pas en mesure de livrer cette abondance à un coût accessible, et s'apprête à écarter celui qui la distribue gratuitement.
Ce narratif a d'ailleurs commencé. DeepSeek est déjà interdit sur les appareils du gouvernement fédéral américain, restreint dans plusieurs États, et une coalition de procureurs généraux réclame une interdiction nationale. Pékin dénonce de son côté une politisation des questions commerciales et technologiques. La France s'aligne sur l'Europe et a décidé de ne pas utiliser les modèles chinois, qui sont d'ailleurs critiqués aussi par le Rassemblement national et de manière plus sourde par l'ensemble des partis politiques (mais soyons clair, il n'y a aucune doctrine claire des partis politiques sur l'usage de l'IA chinoise dans le cadre de la campagne 2027 pour l'instant).
Mais vouloir supprimer l'accès aux modèles chinois a deux coûts.
- Cela oblige les entreprises à utiliser des produits plus chers. C'est le fameux baril à 800 dollars de Chamath Palihapitiya, qui compare le fait de forcer les entreprises américaines à payer cinquante à cent fois le prix du marché à un État qui n'autoriserait l'achat de pétrole qu'à 800 dollars le baril quand le marché libre le vend 80.
- Et une discrimination par origine, sans procédure formelle, s'accommode mal des engagements commerciaux internationaux, sauf à invoquer l'exception de sécurité nationale, devenue le passe-partout de l'époque.
Reste la question de fond, celle qui nous intéresse vraiment : pourquoi ce mot de communisme, et pourquoi maintenant. C'est l'objet de la seconde partie, qui sera réservée à nos membres.
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Crypto libertarienne, IA communiste ?
En janvier 2018, à Stanford, face à Reid Hoffman, Peter Thiel lance sa formule : crypto is libertarian, AI is communist.
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