« Rien nâest vrai. Tout est permis. Lâhomme hallucinĂ© perçoit la rĂ©alitĂ© comme une cible mouvante. » William S. Burroughs
Chers lecteurs,
Ce qui est intĂ©ressant, câest que nous vivons peut-ĂȘtre, sans nous en rendre compte, un nouveau basculement culturel aussi important que lâa Ă©tĂ© en son temps Napster pour la distribution de musique.
Je suis assez Ă lâaise pour parler de cette pĂ©riode parce que je lâai vĂ©cue Ă sa source, au dĂ©but des annĂ©es quatre-vingt-dix, et jâai beaucoup ĆuvrĂ©, comme vous le savez, dans le MP3, puisque jâavais mon blog devenu culte GĂ©nĂ©ration MP3, que certains dâentre vous ont utilisĂ© quand ils avaient leur premier baladeur.
MP3 : quand la distribution a été bouleversée
Mais revenons un instant sur la bataille du MP3. Ce qui est intĂ©ressant, câest que le MP3 a essentiellement pris en sandwich les producteurs et les distributeurs.
Ă lâĂ©poque, lâinnovation de lâInternet a toujours consistĂ© Ă rĂ©duire le prix de la distribution Ă son coĂ»t marginal.
Câest ce quâa fait le MP3, en opĂ©rant deux ruptures :
1. La numérisation en self-service des CD
En permettant au consommateur moyen de ripper ses propres CD en MP3.
â La qualitĂ©, au dĂ©part, Ă©tait relativement mauvaise, jusquâĂ ce quâun encodeur, LAME, commence Ă faire circuler sur les serveurs P2P des MP3 dâexcellente qualitĂ© â en tout cas selon les standards de lâĂ©poque.
2. La distribution décentralisée de la musique
La diffusion du MP3 sâest ensuite organisĂ©e selon plusieurs canaux successifs :
âą Dâabord par les forums
âą Puis par des sites pirates hybrides (warez)
⹠Enfin par des services de réseau pair à pair (Napster, KaZaA, LimeWire)
âą Mais aussi â et surtout â par SoulSeek, un service un peu Ă part, spĂ©cialisĂ© dans la distribution de musiques rares
On ne peut pas vraiment dire que le MP3 ait pris lâindustrie du disque par surprise, puisque les premiĂšres expĂ©riences datent de 1997 et que le pic se situe au dĂ©but des annĂ©es 2000, avec notamment la popularisation de Napster et de KaZaA.
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Un monde en transition chaotique
En réalité, les producteurs et les distributeurs se sont retrouvés pris en tenaille entre deux dynamiques de consommation musicale :
1. Une capacitĂ© dâaccĂšs inĂ©dite pour les consommateurs
Pour la premiĂšre fois, les utilisateurs avaient la possibilitĂ© dâaccĂ©der Ă plus de musique quâils ne pouvaient en acheter. â Il ne faut pas oublier quâĂ lâĂ©poque, la musique sâachetait⊠ou se copiait sur cassette.
2. Deux types dâusages trĂšs diffĂ©rents
- Pour les aficionados, cela signifiait un accĂšs Ă©largi Ă des Ćuvres quâils auraient, de toute façon, probablement achetĂ©es. Leur budget musique Ă©tait souvent consĂ©quent.
- Pour les consommateurs occasionnels, ou du moins câest ce quâon a voulu croire pour se rassurer, les tĂ©lĂ©chargements remplaçaient principalement⊠les Ă©coutes radio. Ă cette Ă©poque, le moyen le plus simple dâĂ©couter un morceau populaire Ă©tait encore dâallumer la radio.
La question de la distribution â Ă laquelle jâai activement contribuĂ© â sâest retrouvĂ©e au cĆur du basculement.
Jâai notamment conseillĂ© plusieurs acteurs de la scĂšne Ă©lectronique Ă sâassocier avec le label Warp, qui lançait alors Bleep, lâune des premiĂšres plateformes de tĂ©lĂ©chargement de MP3 lĂ©gal.
Cette approche a inspiré par la suite des services comme Bandcamp, fondés sur une idée simple :
permettre dâacheter de la musique en MP3 dont la majoritĂ© des revenus revient Ă lâartiste.
Mais le problĂšme, Ă©videmment, câest que les artistes se retrouvaient face Ă des contrats de distribution totalement inadaptĂ©s Ă ce nouveau monde :
âą Sâils voulaient diffuser leurs MP3, ils Ă©taient bloquĂ©s par leur distributeur, qui refusait de mettre leur musique en ligne.
âą Sâils voulaient ĂȘtre rĂ©munĂ©rĂ©s, ils se heurtaient Ă lâabsence totale de solution viable (avant lâarrivĂ©e dâApple).
âą Sâils refusaient toute distribution, leurs maisons de disques Ă©taient tout simplement incapables de lâempĂȘcher.
Un cauchemar Ă©veillĂ©, sachant quâen plus, pour certains artistes, le numĂ©rique nâĂ©tait mĂȘme pas prĂ©vu dans les contrats signĂ©s, ce qui obligeait les majors Ă Ă©tendre en urgence les accords existants, souvent au prix dâĂąpres renĂ©gociations. Certains artistes, eux, bloquĂ©s contractuellement, nâavaient plus leur mot Ă dire alors quâune nouvelle rĂ©volution sonnait Ă leur porte.
Ce qui est dommage, parce quâĂ lâĂ©poque, il y avait une opportunitĂ© dâutiliser lâInternet comme un outil de marketing et de toucher de nouvelles audiences. Peu de gens lâont saisie, sauf peut-ĂȘtre Public Enemy, Alanis Morissette, Prince, et Ă©videmment les Daft Punk, qui ont construit leur premier club de musique en ligne, le Daft Club. Au-delĂ de cela, il existait une vĂ©ritable opportunitĂ© de crĂ©er des communautĂ©s â nous sommes encore loin, Ă lâĂ©poque, du modĂšle des creators, mĂȘme si toutes les briques Ă©taient dĂ©jĂ lĂ .
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On connaĂźt la suite.
Steve Jobs propose aux majors un nouveau deal : distribuer la musique sur lâiPod via le Music Store, dans un format propriĂ©taire non-MP3, avec une commission de 30 % sur chaque vente. Câest le dĂ©but dâun nouveau standard.
Puis vient Daniel Ek, qui comprend que la distribution par tĂ©lĂ©chargement est dĂ©jĂ dĂ©passĂ©e. Elle peut elle-mĂȘme ĂȘtre remplacĂ©e par une distribution continue, fluide, par le streaming. Spotify devient rapidement la norme.
Vingt ans aprĂšs lâapogĂ©e du MP3, le tĂ©lĂ©chargement de musique âĂ lâancienneâ a pratiquement disparu. Il ne subsiste que dans des niches :
âą Les fichiers WAV, pour mixer en club sans repayer des collections entiĂšres
âą Des morceaux rares, introuvables sur SoundCloud ou Spotify
Si la plupart des consommateurs ont basculé vers Spotify et ses équivalents, il reste quelques ßlots de résistance :
des plateformes comme Bandcamp, ou des radios en ligne comme SomaFM, qui continuent dâexister â Ă contre-courant.
Ce Ă quoi nous avons assistĂ©, câĂ©tait un transfert de monopole.
Le monopole des maisons de disques (producteurs et distributeurs) sâest transformĂ© en monopole des streamers. Les plateformes de streaming, pour sâacheter une paix des braves, ont proposĂ© aux majors â et Ă une partie des labels les plus importants â dâavoir une participation Ă leur capital.
Cela leur garantit des revenus sous forme de dividendes, et leur permet, entre parenthĂšses, de ne pas avoir Ă payer leurs artistes par ce biais, puisquâil ne sâagit pas de royalties.
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Un nouveau bouleversement : le service d'image de GPT-40
Ce qui se passe depuis trois jours est fondamentalement différent. (Suite pour les abonnés)
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